lundi 14 août 2017

Lumières chroniques 1 : Guirlandes et fanions

L'été est venu, enfin.


Est venu avec sa carcasse ensoleillée, m'enlever au foyer. Et même si j'étais épuisée de cette année gluante et poisseuse, j'ai eu cette sensation d'être attrapée par la main et de sortir voir le jour, les cheveux dans le vent, avec ce soulagement des adieux et des fuites nécessaires. Je me suis laissée occuper par les présences, éclairer par les lumières de la fête.


Partout où je passe, je vois des choses suspendues qui battent dans les airs. Des guirlandes lumineuses, des fanions fêtant la légèreté, des lampions au faîte de leur brève existence.


A chaque fois, quelque chose embrasse ces flammes colorées. Les langues de tissu chantonnent en chœur. Leur frémissement me vient, hérissant la joie furieuse qui éclate sous le plexus. 

Solaire. 

Sol. 
Quelque part sous les pieds martelant un chemin.

Air. 
Partout autour, qui étreint et anime. 


On se colle à la peau des guirlandes éphémère, un dimanche aprem. Et la journée en est plus riante, plus brillante. 

Et pourtant, ces fêtes qui flottent, partout où je passe, ne sont pas les miennes. Mais elles sont éparpillées autour, dans leurs costumes des grands jours, leur musique fanfaronne et leur odeur de sucre -  on peut en attraper des miettes et s'en lécher les doigts. 


Tout reste sous la peau, indiscernable. Imperméable au regard. Au dehors, à peine le frisson d'une lèvre étirée et le relâchement des muscles pour avouer aux passants que la vie a air de fête. Et les cheveux longs oh si, tellement, qui s'enguirlandent avec le vent. 

Légèrement. 



















vendredi 27 janvier 2017

Et fleurir, ce peut être invisible

Ces derniers temps, il y a eu beaucoup de questions et de soupirs à propos du boulot. (J'entends les proches ricaner : "Ces derniers temps ? C'est pas le cas depuis le début ?". Oui, peut-être, bon. Ces derniers temps ou ces dernières années). Une classe avec qui on tourne en rond, quelques élèves difficiles, l'impression que ça ne sert à rien, ce mal qu'on se donne, qu'on s'échange, qu'on se prête, qu'on se rend bien. 

Aujourd'hui, éclaircie. 

En repartant du salon de thé de la rue d'Or, après un chaï avec P. à jouer au week-end (alors que non, pas du tout), j'aperçois un groupe d'élèves massés en terrasse de kebab. J'entends un "Oh" suivi d'un tonitruant et jovial. "Bonjour Madame !". C'est une élève. Elle appartient à la classe sus-nommée. Souvent éteinte, ou en train de bavarder. Il faut lutter, encourager. Tout semble l'ennuyer. Pourtant, il y a une sorte de candeur dans son bonjour. Ce que ça change, de ne pas être entre les murs. Des enfants, ne pas oublier, ce sont encore des enfants, des enfants qui jouent aux grands. 


Quand j'arrive au lycée, par la petite cour toujours déserte, je tombe sur une autre élève (qui est elle aussi dans ma classe compliquée) et un élève que je ne connais pas. Celui-ci m'interpelle. "Bonjour Mme Blizar". Étonnée, je m'approche en les saluant à mon tour. "Il faut que je vous donne le bonjour de Lila M." 

Lila. 

Et vlan, une vie plus tôt. Vous vous rappelez, Lila ? Pour ceux qui n'étaient pas là ou qui ne se souviennent pas, quelques mots et quelques liens. C'était une élève de 5ème, revêche, électrique et souvent mutique. Elle avait fini par me parler à cause de la bruyère en fleur chez Victor Hugo. Elle avait même fini par me lancer des papillotes en râlant, et je me rappellerai du jour où elle s'était effondré, en plein cours, faisant couler son masque d'acier. 

Il m'explique qu'il lui a parlé du fait que je travaillais maintenant au Lycée du Lièvre, et qu'elle a tenu  à me passer le bonjour et à me transmettre un message. 
L'émotion, dis. 
On discute, deux minutes, sous le regard d'I. et on repart, un sourire chacun.

La photocopieuse roule ses feuilles. C'est tout bête. On le sait bien. Pourtant il faut y revenir sans cesse. On ne sait jamais ce qui se passe derrière un visage. Inaccessible, l'écho de nos mots, de nos gestes dans la boite crânienne ou leur onde sous le plexus. Dès qu'ils ont passé le mur de peau, il n'en reste que la surface à peine troublée, parfois maquillée. Supposer, déchiffrer, croire, percevoir peut-être, estimer au mieux. Froisser des coeurs, sans le savoir, sonner creux sans l'entendre et peut-être une fois sur cent, sur mille, changer quelque chose, imperceptiblement. 
(Et je pense à cette histoire d'autostop et d'origami vécue par Mélie) 
Peut-être que c'est simplement ingrat, d'envoyer des choses en ayant la sensation que ça file souvent dans le vide. Peut-être que ça ne sert pas à rien, juste pour la fois sur cent, sur mille. Et que ça vaut bien la fatigue des bras dans le vent. Peut-être que tout ne se perd pas, qu'on s'est pas complètement trompé de voie. Peut-être que ça raisonne, en face, même quand on ne le voit pas.

Je finis la semaine en terminant le visionnage de l'adaptation en film d'une pièce que l'on a travaillée. Je les vois réagir. Je sens des sourires, des silences, des indignations qui se chuchotent. Quand le générique se lance, quelques remarques fusent. "Mais Madame, c'est pas du tout comme dans le livre !" "En plus le personnage de S. c'était presque le personnage principal et ils l'ont enlevé !". Je souris de les voir défendre l'oeuvre originale, pourtant si dure à plusieurs égards. Y tiendraient-ils un peu, en fin de compte, à ce texte ? 


En repartant, dans le froid bleu, je pense à Guillevic (quelle surprise).
"Heureusement qu'il n'est pas sûr que tous ces murs soient sans oreilles". 

lundi 16 janvier 2017

Et des copeaux...

Pour être honnête, je ne savais pas comment venir ici, et formuler des voeux. 

Il me paraissait difficile de croire à ce qu'on se lance entre deux bises, dans une embrassade, des cartes ou des textos. Trois cent soixante jours et des copeaux. Ca fait long pour rester à l'abri de la vie et de ses coups indistincts. Pourtant, c'est le plus sincèrement du monde que j'ai aligné des mots, pour chacun, comme des gris-gris à garder au chaud dans un coin des épaules. C'est une manière comme une autre de dire aux gens qu'on les aime, qu'on ne leur veut que du bien, qu'on les connaît au moins un peu (quand on ne se contente pas du "bonne année" de circonstance, j'entends). Une façon indirecte de dire qu'on sera là en cas de tempête. 


Trois cent soixante jours et des copeaux. 

Quelques nuages ventrus, déjà à l'horizon de nos attentes, plus ou moins proches. Un printemps en suspens. Il faudra faire avec, aller contre, vivre en dépit de, s'aimer toutefois, se serrer les coudes cependant, s'évader mais, sourire par ailleurs, se tenir au delà, s'entendre même si, s'écouter bien que, respirer toujours. Trouver des pré-positions, des adverbes, des conjonctions, des connecteurs logiques. 


Qu'est-ce qu'on se souhaite, alors ? 

Trois cent soixante jours et des copeaux, à continuer de tourner cette vie de bois, tendre ou noueuse. A continuer dans nos ateliers, à sculpter les jours, comme on peut, à partager nos savoirs-faire et nos émerveillements. A faire face ensemble aux cassures et aux ratés. A se bricoler des totems et des beautés.