mercredi 16 décembre 2015

Tessons et cailloux #15 : Tenir - Tendre

L'automne commence à rassembler ses brumes et ses rousseurs, ses journées nimbées d'eau, ses deuils et ses départs. On va se dire au revoir sans savoir expliquer tout à fait ce qu'on a partagé, l'automne et moi.

Beaucoup de flou, à tous les étages. Rien n'est épargné par l'humidité suspendue qui brouille nos visions. Il y a toute cette eau, comme un mobile, dans l'air, qui pèse et qui glace jusqu'aux os. Il faut tâtonner pour retrouver le foyer et le faire vivre. Dans la stupeur glacée et les pelages tremp', ne pas se laisser attendre au bord des routes, ou contre les voûtes, que la vie vienne nous rechercher. Et c'est tentant, tellement. D'attendre que quelque chose arrive.



Et puis il y a la fatigue, les nuits qui manquent de sommeil, l'impuissance face aux élèves et collègues qui se mettent à pleurer face à moi, trois en deux jours. La lassitude quand cet homme avec qui nous discutons s'approche un peu trop en m'expliquant pourquoi il est macho-mais-galant-gentil-et-en-plus-il-fait-la-cuisine, et l'épuisement qui accompagne ces interactions là. L'impression de s'attaquer au problème avec une rame en mousse. Répondre un peu et puis se taire. Ne pas s'engueuler avec les gens qui ne comptent pas.


Il y a enfin, au delà, la douleur de ces jours, celle que chacun de nous a vécue à sa manière, et dont je ne parlerai pas ici (tellement ont déjà dit, mieux que moi). Je laisse ces photos, prises le 13 novembre au soir, dans une longue promenade nocturne pour réapprendre la tranquillité, sans savoir qu'en rentrant, je resterais interdite devant l'écran.



Alors, il faut essayer d'avantage, comme pour marcher dans la rivière ou dans le vent. Il faut appuyer, bander ses muscles, et vouloir, un peu plus. Tenir bon, tenir debout. Et le dos droit, malgré le brouillard qui appuie parfois sur les têtes et les regards.


N'être sûre d'aucun domaine. Ni celui monté loi après loi, droit après droit, liberté après liberté, vision après vision et que l'on défait dans l'urgence. Les regarder barricader la porte et détruire les murs, croyant se protéger. Nous laissant tous à nu.
Ni celui apprivoisé patiemment, douloureusement ces dernières années. Celui large de dix mois dans lequel on a l'impression d'être arrivé un peu en retard cette fois, tellement il y a d'autres choses qui ont requis nos regards.
Ni celui construit morceau de verre à morceau de pierre, bois flotté après joie dansée. Ouverture après ouverture. Une vitre brisée à la fois. Celui là, il a mis du temps pour tenir debout, justement. Pour s'ouvrir un peu. Pour croire en sa force. Il y a la peur soudain des tremblements de terre. Peur d'avoir confondu la pierre avec le sable, la danse avec l'agitation. Et d'avoir ouvert aux courants d'air. Mais non, je constate dans les joies, les colères et les légèretés que ça tient, bien, au moins sur l'essentiel. Que quelque chose suffit.



Il y a un domaine qui ne vacille pas, au milieu de tout. Un domaine qui ne cède rien. Un domaine partagé de présence. Je vais m'y réfugier. J'y trouve des bras moelleux, des mots doux, des oreilles tendues, des dents heurtées de rire. L'écho des questionnements et des incertitudes. On fait passer les nœuds de la vie à coup de grandes théières, de chocolats chauds et de douceurs diverses. Un soir, au bout d'une route imprévue, il y a même ce vin doré de Gascogne qui se nomme "Soleil d'automne" à siroter en de longues lampées, ensemble.



 Dans tout ce flou, des fibres de douceur. Le pire n'est jamais sûr.



Beaucoup de feu, pourtant. De la lumière et des crépitements qui habitent les atomes et les atmosphères. La verticalité de ce qui consume les airs qu'on se donne et de ce qui fait sécher les larmes ou les ennuis. Les chants qui s'ouvrent de bas en haut, comme des boutons. Ventre poumon clavicule gorge crâne bouche. Ventre poumon clavicule gorge crâne bouche. Et les doigts qui suivent parfois, sur les éclairs de l'accordéon, déliés sous l'exercice redevenu quotidien. La poésie qu'on laisse traîner, qu'on lit, qu'on recopie. Les poèmes qu'on apprend, ceux qu'on oublie. Les verres, les tasses, les assiettes partagées. La peinture toute changée au quartier général déserté par le patron. Le petit signe de cet homme-là, son premier signe direct depuis plusieurs années. Et plus que ce signe, la satisfaction de constater que rien n'est bouleversé. La boucle est bouclée, depuis longtemps. L'expo photo devant laquelle on se tait parfois, un dimanche après-midi. Les messages de Mélie pour s'assurer que ça va. Les petits démons qu'on silencie plus facilement malgré les attaques multipliées, et le corps qui continue sa quête de présence. Le goûter incroyable qu'L prépare pour la Saint-Nicolas, les rires sous les grains de sucre des Manalas. Le monde qu'on refait, à la brasserie, nos colères, et nos impuissances partagées. Les traces de craie qui éclairent tout. L'album de Raphaële Lannadère, le dernier, qui me colle à la gorge tant il est juste. Cogner fort, là maintenant, accélérer, chanter dans mon île et non vi baciare le mani. Les petites victoires du travail. Les moments où je surprends une interrogation dans le regard, un vrai questionnement en train de se mettre en place. Ceux où on touche au sens, à l'essentiel, à ce qui fait qu'on est dans cette pièce tous ensemble. Le corps qui s'allège et s’aère sur le tapis du yoga. L'heure d'exercice du vendredi avec les collègues, à chasser d'autres petits démons à coup d'abdos. Le cher N. qui revient de son bout du monde. La présence de Celar (je n'en dis rien, c'est tellement beau, juste comme ça). Les perspectives chaleureuses, pour les vacances. Les jolies joies avant cela qui viennent déferler au dessus de la fatigue.



Alors c'est bien vrai, novembre continue de nous recouvrir de suie, mais ça bat dans les poumons en dessous. Ca vibre sur la peau, ça s'incruste dans la chair, cette vie à vivre. Et dans ces crépitements, on trouvera la force de faire chauffer les résistances, de ne céder sur rien de ce qui compte. Ne plus trembler, vibrer. Se faire onde, toute en longueur. 
Pied, mollet, cuisse, pubis, ventre, poumon, clavicule, gorge, bouche, crâne.
Pied, mollet, cuisse, pubis, ventre, poumon, clavicule, gorge, bouche, crâne.
Vibrer. Vivre.  
                                         En corps.


mardi 8 décembre 2015

A l'atelier #4 - Ouvrir

Dans le noir

MC (notre Master of Ceremony) nous propose de passer, pour commencer, quelques minutes dans le noir, en silence. Et puis, on rallume, et on écrit. 


Noir c'est noir. Noir c'est, noire soeur .
.
Trop facile. Se reprendre.

Noir c'est... pas vraiment. Je vois toujours la feuille devant comme une tâche de lumière. La main pour vérifier. Oui, du papier.
Noir, quand même. Noir c'est dense, doux, velouté. L'encre du stylo pareille pour écrire des choses que l'on ne lira pas.
Noir c'est espace changé. Les distances. Pfiut. Bouleversées. Noir, c'est plus proche et plus loin à la fois.
Noir c'est poèmes, qui me reviennent. Celui de Cadou appris hier. Essayer de se souvenir. "La route, / Les grands airs, / Ceux qui vivent à coeur ouvert, / Le temps qui passe / Un peu de ciel au fond des tasses"                                           Blanc               Trou noir.           Perte de mémoire.
Noir, c'est. Penser à Yoda. Noir il fait. T'es con, Junon.
Noir c'est respirations soudain entendues. Déglutitions et corps qui reposent.
Noir c'est maison, accueil, et quelques idées parfois ; c'est amour de la nuit.
Noir c'est Guillevic qui me chuchote, encore "Je connais l'étrange / Variété du noir / Qui a nom Lumière"




Les Photographies de C. 

Ce soir là, nous accueillons C., une photographe. Elles sont disposées autour de la pièce et chacun va s'inspirer y puiser poèmes et histoires. Je suis accrochée par les reflets et les ombres, par les failles. Je reste prise devant un polyptyque de ruines. Une porte bleue ébréchée en particulier, et une fenêtre sans vitre. J'y trouve un triptyque de presque-poèmes

1.Installer des portes
Des charnières, des loquets
Des poignées, des serrures,
Des clous, des planches,
Installer des volets
Des montants, des vitres,
Des mécanismes, des rideaux
Du bois, du verre, du métal, du tissu
De la ferraille
Tout bien fermer.

Quand l'air arrive
S'apercevoir que rien n'est étanche
Qu'on s'ébrèche comme rien
Sous le temps et le vent

On arrive toujours à rentrer.

[Rappelez-moi, jamais, jamais de PVC]

2. Bleu à cicatrices
éraflé, bousculé
tailladé de poussière
griffé
défiguré, dépoitraillé

Bleu à cicatrices
contenu entre les pierres,
la route, le sol, les murs qui l'empêchent de déferler.

Bleu à coutures
rapiécé de vert
cousu de fer
tenu ou enfermé par un corset de dalles
ces complices du temps
qui s'acharne à cogner
sans qu'on puisse s'enfuir

Bleu barré, tiré, cassé
mais bien là
ostensible

Bleu océanique
azuré, idéal
Bleu d'opale

Bleu fondu en son centre

Porte bleue
bleu à portée de ciel
rugueux
élémentaire


Bleu au corps
blessé

Bleu outre-terre
Bleu outre-âge
qui s'impose fulgurant
au delà des fissures

Et qui tient
Et qui porte.

3. Tu devrais fermer la fenêtre
Dit-il
Tu devrais fermer la fenêtre
Car dehors
il fait froid
il pleut, il vente, il trempe
il neige et il tempête
Car dehors
rodent des loups
des hyènes, des requins
pleins de dentiers, de canines
Car dehors rodent des ogres,
des nuits, des peurs,
des autres,
des inconnus.

J'ai fermé la fenêtre,
en haussant les épaules.

Elle n'avait pas de vitre,
et la porte, pas de clé.



dimanche 1 novembre 2015

Tessons et cailloux #14 : Autonome


Je crois que c'est définitif, je n'arriverai pas à vous raconter août. 
J'avais l'espoir de le faire mais tout a filé sans que je ne puisse m'accrocher à rien.


Il faudrait alors vous raconter septembre, la rentrée, le déménagement, les nouveaux endroits qu'on essaie d'investir en même temps, le lycée et l'appartement. Vous parler de la rue de l'Ambroisie, bien moins impressionnante que la rue d'Or, mais attachante autrement. Il faudrait vous causer des coïncidences folles, des présences d'ici et de là, de la vie qui continue de se tricoter, à tous les étages, du local à l'international. Des gens qui se rencontrent lors d'une crémaillère. De la bruyère et des objets chinés pour que ça ne manque jamais de couleur. Du vent qu'on laisse entrer. 
Il faudrait dire l'autonomie paradoxale de cet automne.
Il faudrait en dire les joies fondamentales et minuscules
Dire les questions qui tourbillonnent
Dire les belles luttes, quand il est grisant d'apprendre à boxer
La confiance
Lavis dense. Les vies dansent. 
Ou quelque chose comme ça. 



Mais, je ne sais pas comment vous raconter tout cela, septembre, la rentrée, le déménagement et tout ce qu'il y a au-tour-au-coeur. Comment le faire avec justesse ou finesse. Avec humour et simplicité. (L'écriture qui interroge toujours - Et cet espace là - Ce que je peux y dire ou en faire.). Préférer rester alors, à l'écume des choses, à effeuiller quelques impress(ensat)ions. 


Et nous voici déjà aux portes de novembre. 
Je vais être franche, si je croisais un jour le mec, la fille, la divinité, qui a eu l'idée d'inventer novembre, je crois que je sortirais de ma cordialité ordinaire. Novembre. Le mois rongé de brouillard, de nuits précoces, de conseils de classe. Le mois interminable par essence. Pourtant, "Brumaire", ça a quelque chose de beau. De cotonneux. D’enfumé et de protecteur. Quand on peut rester à l'intérieur avec un thé oolong au sirop d'érable et un bouquin. Dans un rocking chair. Brumaire. Bizarrement moins quand il faut enchaîner les copies, les bulletins et les réunions. 
Oui, novembre me fait frissonner. Peut-être parce que je sais à quoi m'attendre. Peut-être parce que la lumière. Peut-être parce que les morts qui soufflent leurs bougies. 

Alors j'essaye de me rappeler que, par conséquent, la saison du chocolat chaud est ouverte. Et qu'un instant, la brume n'existera plus qu'au dessus de la tasse brûlante. Qu'on y mettra des marshmallows ou des oursons en guimauve. Qu'on regardera des épisodes de Tintin, de Kaamelott, de Malcolm. Qu'on prendra trop de plaids et qu'on ira boire du café viennois là où la chantilly est maison. Qu'on fera des litres de Chaï latte, en discutant comme s'il faisait chaud. Qu'on jouera, en allumant toutes les petites lampes du salon. Qu'on mettra des bougies. Qu'on ira au ciné voir les blockbusters de l'automne et quelques films indépendants, quand même. Qu'on écrira, à côté de la nuit presque bleue qui court au delà de la fenêtre. Qu'on rira de nos cernes et de nos peaux transparentes. Qu'on réécoutera "Vespertine" et tous les albums mis en réserve au grenier. Qu'on sortira sur le balcon, avec une couverture sur le dos, pour regarder le ciel très clair des nuits glacées. Et que, blottis, comme ça, contre-tout-contre, novembre peut bien nous passer sur le corps, ça ira. 





mercredi 23 septembre 2015

A l'atelier #3 : Mona

Septembre.
J'aimerais vous raconter Août, la suite de la Méditerranée, la Chartreuse, la Belgique et les visites des chers du bout du monde. J'aimerais vous raconter les gens, les repas, les balades, le vert et la pierre, le train, les beautés.
Et puis vous raconter Septembre, la rentrée, nouveau bahut, déménager, nouveau chahut. Comment j'ai quitté la rue d'Or, un matin, aidée des proches d'ici. Comme je m'installe rue de l'Ambroisie.
Mais pour le moment, impossible. Alors, à la place, voici un texte d'atelier. C'était il y a peu, le premier de l'année. Je rejoignais un groupe encore inconnu, constitué depuis longtemps, dans un incroyable appartement rempli des tableaux de S. Nous sommes partis de là, de la peinture. Il y a un portrait qui m'a frappé. Ce qui suit, c'est ce que j'y ai vu.


Mona marche, Mona rit
Mona hausse ses idées et danse du sourcil
Mona lutte, parfois, Mona sourit
Mona roussit au soleil
Mona flambe, comme les prix
Mona belle, Mona maudit
Mona chante sous l'orage
Mona randonne dans sa robe blanche, celle des nuits
Mona ribambelle
Mona marie

Mona ne monnaye que l'oubli

Sa lippe frise, son œil s'ourle de la grâce qui pointe sous les déchirures
Son coup de poing, c'est un baiser sur les maxillaires
C'est une larme dans le puits
Et ses bleus, elle les océan, elle les vague, elle les iris elle les lavande
Ses bleus elle n'en rougit pas

Mona regarde, et surtout Mona voit
Mona bataille jusqu'à la pointe de ses épis
Mona coquelicot au coin des joues
Mona déconne, Mona décrépit

Sa peau, elle la porte, elle la lève, vous la tend comme un calicot
Son sang, elle le sève
Ses tempes lui battent jusqu'aux lèvres
Ses yeux
Mona détourne, Mona esquive
Mona écoute nos lâchetés, nos dérobades sans juger de notre bravoure
Sans rire de nos mascarades

Mona ne maquille que l'oubli

Mona, sans fard et sans sans paupière pour ignorer les cris que l'on pousse sous ses fenêtres
Mona morose, quelquefois
Mona pâlit

Mona ne minaude jamais, même pas pour séduire l'oubli

Mona cicatrice Mona couture
Mona défile les armures et les digues
Mona parle peu, ses phrases c'est comme un tricot
Elles grattent, elles inconfortent, elles tiennent chaud
Mona m'aime, pense Domi
Mona ne le lui dira pas

Mona présent
Mona verticale et sincère
Mona se tord sous sa droiture
Mona défie les armatures
Mona, un grain, disent les ignares
Mona vente et Mona pleut
Mona ne ploie pas souvent mais ne rompt pas pour autant
Mona d'ailleurs, Mona ici
Main tenant fermement sa vie

Mona. Silence.

Elle suffit.

samedi 5 septembre 2015

La joie et les oeillets

Juillet ce fut un festival. Une fête. Une vraie fête, à la fois rituel, festin et célébration.
Avec un peu de désordre dans les dates et dans les impressions. Grisée de routes emmêlées comme des fils de laine. 

Sur la route de Bazoches, écluser la fatigue. Je regarde envieuse les gens qui savent se plonger dans l'ouverture des vacances, tout d'un trait, et prendre leur souffle en grand, les dents à l'air, immédiatement. Je laisse les nerfs claquer entre les collines de Bourgogne. Le vert les reçoit sans animosité, et me les rapporte, se faisant au passage une place au creux de l'iris. J'ai l'impression de le respirer, ce vert. Le soleil presse pourtant et je rejoins les lectures, d'abord installée dehors, contre le mur de l'église. Ce qu'il y a d'inattendu dans la fatigue c'est qu'elle peut nous enclaver comme nous laisser les portes grandes ouvertes, à se laisser aller sans plus rien refuser. Alors je me suis laissée vaquer dans les mots de Michel Bourçon puis de Patrick Beurard-Valdoye. Les images sont entrées sans avoir besoin de frapper. Les sons on battu librement les temps. Traversée par les poèmes. Par contre, je sens mon esprit se cabrer devant la performance du dimanche après-midi. Tout s'est temporairement refermé et a attendu, à l'intérieur. Devant les beaux livres des éditions Potentille, je rencontre une femme qui pourrait être une aïeule. Je veux dire, vraiment, on se rencontre. De manière immédiate et forte. On s'ouvre des fenêtres, en attendant les portes. On se re-trouvera, forcément. 



Aller-Retour à Vézelay, "Je ne crois pas en Dieu mais j'aime les églises" écrivait Dimey. Je suis souvent plus partagée, mais il est sûr que j'aime incroyablement cette basilique. C'est à l'intérieur qu'on a l'impression d'être submergé de lumière. Tout le dit dans cette pierre blanche, dans la fraîcheur de la crypte, et dans l'incroyable mélange du roman et du gothique. Je me rappelle une discussion avec le frère lors de notre visite, deux ans plus tôt : "Pourquoi tu mets un cierge alors que tu te dis athée ?" J'ai essayé de lui expliquer et à moi en même temps. Le sacré sans dieu, le sacre qui est à la fois séparation et couronnement, sacrifice et sacralisation. Difficile d'expliquer que je vis sans la présence d'une divinité mais qu'il y a quand même des choses "sacrées". Ce sont de petites choses. Des gestes auxquels je donne un surplus de conscience et d'attention, des objets qui revêtent un sens particulier. Des rites minuscules, parfois fluctuants (oui, c'est contradictoire) sans impératif catégorique, aucun sens intrinsèque, mais que je suis ou me donne avec jubilation. A ce moment là, ajouter de la lumière à la lumière, ce fut évident. Et peu m'importe comment ce cierge est perçu de l'extérieur. Cette année pas de cierge, mais des murmures laissés dans les allées. 




Voiture à l'arrêt, vers chez moi. Sandilla revenait de son année en Amérique du Sud, à apprendre comment on fait pour respirer même quand l'oxygène se fait plus rare. De son année à se surprendre en découvrant que le verbe pouvoir se conjugue  à l'infini. De son année à gravir des montagnes, à regarder les choses depuis un peu plus haut et plus loin, à affronter la solitude des déserts de sel. Clo nous a retrouvées pour fêter ensemble l'espace ouvert. Pour ne pas perdre ce qui s'était créé, un jour, sur la table de la cuisine de la ruelle. Pour garder au chaud contre nous trois cette parole ouverte, et sincère. Ce dépouillement d'artifice au milieu de juillet. L'obscurité qu'on peut se dire sans convoquer les malaises. On a raté les mojitos, réussi les conversations, et acheté des boucles d'oreilles. On a trinqué aux morceaux de démons défaits cette année et à la certitude qu'on finira le travail. Clo nous a lu son recueil de nouvelles, si dense, si fort. Je pense aux mains entre lesquelles j'aimerais le mettre. On se laisse en se disant que ce n'est que pour un temps, bien sûr.  


Voiture à l'arrêt, pour la semaine, à Chalon-sur-Saône. Allez, zou, dans la rue. Chalon dans la rue. Ce sont nos pieds qui vont devoir avancer, et nos voix qui remplaceront l'autoradio. On a pris des voitures, des trains, des roues différentes pour arriver là. Ils arrivent les uns après les autres, Sandilla, F., No, Violette. Je redécouvre, ébahie, combien la vie est étrangement facile avec eux. On croise au passage des amis, des familles. On se laisse terrasser, parfois. Comme devant "La montagne" du collectif Bonheur Intérieur Brut. Sans voix, regarder des hommes et des femmes gravir, glisser, monter, tomber, se jeter, s'aider, se défier, se porter, se supporter, s'affronter sur cette montagne. Tant et si bien que les frissons, que l'eau au bord de la rive. On ne peut pas "se poser". Sans cesse, se relever, changer de regard, voir autrement.  On retrouve cette in-tranquillité en suivant les "10 000 pas sans amour" de La Baleine-Cargo presque au même endroit. Lysistrata d'Aristophane monté sur frigo, métissé de Victor Hugo, Georges Bataille, Louise Labé, ce n'est pas un pari facile mais ça fonctionne ! Ca vient nous parler dans une langue hétéroclite mais jamais banale, même quand les mots sont familiers. Ca vient interroger, dans le rire pas toujours franc du collier. Dans la musique. Par les corps, les visages, les voix de ces six acteurs incroyablement denses. Dans le rythme, impeccable ! Nous suivrons aussi le groupe ToNNe qui nous emmène chez Annie Ernaux dans "AE - Les Années" et réussit à "susciter le débat, à toucher, à troubler". Trois grands moments d'unanimité dans l'émotion pour notre petit groupe (autant dire que c'est pas rien). Petit à petit des départs. On reste trois, le dimanche soir, sous la pluie à l'autre bout de la ville, devant le lieu d'un spectacle annulé. C'est trop triste de clore le cheminement emmêlé de cette semaine là-bas. On va s'attabler devant une bière et une gaufre (belges, les deux) pour que le dimanche ait un goût de fête, encore. Le goût de tout ce qu'on a vu, débattu, de tout ce qui a résonné, des concerts tard dans la cour d'école, des expansions du nom improbables utilisées pour décrire les musiques et des émerveillements successifs. On rentre, apaisés. Le lendemain, la ville fera comme si de rien n'était. Quelques affiches au coin des yeux trahiront qu'elle a bien peu dormi. On trouvera quelques signes de la passion malgré la toilette toute fraîche. Il est temps de s'en retourner.


La route vers Sète nous porte, dans le matin. Mon amie Celar est là, à côté. (d'elle je tiens cette habitude de préciser "mon amie" avant le prénom des gens qui me sont cherscherschers.) On se raconte le début de l'été. Les libérations et les envies. Les entraves. Les possibles. Avant d'arriver on chante en chœur, Michèle Bernard (Celar, Michèle Bernard et moi, c'est une des histoires que je raconte trop souvent, parce que c'est une des histoires que je préfère). Ce festival, la poésie, on en a tant parlé. Et dans les rayons verticaux du midi, nous arrivons. Nous rencontrons la femme chez qui nous allons loger quelques jours et sa fille. Elles ont une énergie folle. Cette rencontre est simple, les choses se font naturellement. Dans son appartement, les meubles chinés, quelques-unes de ses créations, les couleurs, la vue depuis le balcon, tout me parle. On passera de beaux moments à parler de bouquins, d'artisanat, et à écouter Celar improviser des chansons sur la guitare rose de cette petite fille, au milieu de la cuisine et du café.




Quand pour la première fois, nous arrivons au jardin du château d'eau, je me revois très nettement, lors de ma première venue. J'étais près du portillon, Paco Ibanez venait de participer à une causerie sous les arbres. Je l'ai appelée sans penser qu'elle était ailleurs sur la carte. Il fallait qu'elle sache combien elle était là, aussi. Que je lui dise combien j'étais sûre qu'on viendrait ensemble, un jour. Combien j'étais réjouie. Réjouie et tremblante de ce que je m'apprêtais à faire. J'allais faire un petit pas. Dire à quelqu'un que je ne connaissais pas que j'écrivais, et que je souhaitais être publiée. Elle était au bout du fil à m'envoyer ses clochettes. Et les clochettes de Celar, quand elles vous tintent dans le dos, vous ne pouvez qu'avoir confiance.


Avec Celar, à Sète, on a entendu de la poésie, bien sûr. On a parlé. Bu du chai latte. On est resté, longtemps la nuit sur le balcon. On a parlé des lieux où il ferait bon vivre et bon se retrouver. On a projeté de possibles futurs dans les ruelles et sur les places. Elle m'a signalé quand les traductions étaient mauvaises. Je lui ai demandé si on pouvait aller écouter Maram Al Masri, sans savoir qu'elle était déjà partie. On s'est rappelées l'une l'autre à l'écriture. On a mangé des frites le long du canal, vers minuit. On s'est dit que ce serait bien de venir la prochaine fois avec son compagnon, avec notre amie Clo, avec les chères chairs.


On a écouté Paco el Lobo, au théâtre de la mer, pendant qu'un bateau passait, derrière. On a attendu sous la drache que le concert reprenne. Et puis, finalement, cela se fit à l'inattendu, dans la chapelle du quartier haut, et c'était beau, c'était beau. Tous trempés sur les dalles écornées, Dans la peinture noire écaillée et le blanc bien net. Il y avait sa voix, dans les enceintes de fortune, la guitare de Cristobal Corbel et la danse de l'incroyable Melinda Sala, fulgurante malgré la pierre qui écrasait son dos.

Le dernier jour, écrire enfin un peu, toutes les deux. 
On s'est quittées dans une rue en pente. Sentir encore les traces du duende pour partir plus loin dans l'été.


jeudi 16 juillet 2015

MayDay #2 - A part qu'il ment, le vent

(article écrit depuis un bail, auquel il manquait les photos - Village de T&J )

Mai Premier,  'Mé, jour d'anniversaire. Quatre-vingt-dix tout rond. Tous là, tu vois, sauf les absents, qui n'ont même pas tord. Qui leur en voudrait d'être parti ou d'être mort ? Il reste leurs trous dans l'eau, on fait avec, on se tient chaud, on se plaisante. Quand elle écrase une larme, une main un peu plus présente sur le bras ou l'épaule parce qu'on n'est pas loin. Et quand l'éclaircie monte, on va prendre l'air dans la campagne orageuse. On joue toujours, ensemble.


Mai, le reste du temps, je visite des appartements.

Mai, aventure pour trouver le théâtre, pour se trouver.  On passe la journée baignées dans l'espagnol, qui m'est étranger. Celar, R. et moi. J'écoute la langue qui bat ses accents, qui se déploie dans la pièce. Je ne comprends que confusément, et je dois me fier au son. Je me rends compte en écrivant qu'il s'agissait essentiellement de traductions. Et que j'ai certainement entendu plus de français que d'espagnol. Pourtant, l'impression subsiste. La sensation que Pilar Pombo et que Lorca m'ont tirée par la main. Avec délice, suivre. Apprendre à se connaître, à toutes les trois. Finir en terrasse, sous la pluie et la bière, à se faire croire qu'il fait beau.

Mai, rentrer dans la rue d'Or, qu'elle ne connaît pas encore. Pleurer en l'écoutant chanter. Rire souvent, et parler tout bas ou parler fort. Le long du quai. Tricoter une Marcelle, à quatre mains,

Mai, sur le calendrier, il y a beaucoup de noms, des thés et des dîners. Un jour de grève,souligné. Un conseil de classe, une visite d'anniversaire surprise, des apéros et des verres au soleil.


Mai, le reste du temps je visite des appartements.

Mai, dans leur maison de pierre et en haut de la tour, pour la première fois. T&J nous emmènent dans leur lieux. ils savent où la vue et où la bière. Cela faisait longtemps qu'on n'avait pas autant causé. C'est bien tout simplement.


Mai, dernier jour de travail avec Hélène. C'est un surnom, évidemment. Hélène est jeune, brillante, et autonome. Mais un coup de main pour préparer l'examen, cela rassure. Je suis là pour ça. Je suis émue par sa passion pour la littérature russe, son amour de l'opéra, son manque de confiance. Elle parle d'Antigone et du jeune Werther avec cette fougue qui fait écho. Elle les yeux qui brillent quand elle parle de son premier opéra, de l'émotion encore palpable et de savoir, aussi, qu'elle ne pourra pas  retourner avant des mois, peut-êtres des années. Elle s'essore un peu quand elle est surprise par le temps, et la peur. Et puis, je la rassure, comme on m'a rassurée parfois. Moi qui n'ai qu'une image de grande soeur, c'est un peu comme si, timidement, j'en rencontrerai une petite. Une petite soeur de doute et de littérature, de décalage, et d'hésitations, de poésie et de théâtre. Toutes deux pétries de pudeur, on s'enthousiasme pourtant des découvertes à venir. Ses parents sont d'une gentillesse, d'une force, et d'un dévouement qui m'impressionnent. Peut-être que c'est la fin de mon travail avec Hélène. Pour le reste, je crois que ce ne peut être qu'un début.

Mai, après quelques temps, j'ai trouvé un appartement.



samedi 30 mai 2015

MayDay 1 : La Relaxe au bénéfice du doute

May... May the day be 
Stronger
Brighter

Enfin, fin mai. 

L'année scolaire commence sérieusement à s'amenuiser. Il ne reste que quelques cours. Qu'un tas de copies. Le dernier de cette année.
Ca sent la fin, tout est "un peu"différent. Les élèves ont les yeux un peu plus clairs, accrochés aux fenêtres. Ils ont une décontraction un peu plus marquée, et un peu moins envie de travailler. Tout faire pour qu'ils ne voient pas combien moi aussi, j'aimerais être en terrasse, avec un bouquin ou des amis. Combien c'est inscrit dans le corps, la conscience que ce sera bientôt relâche. 

Les fins d'années scolaires sont un peu comme les jours à mai-saison, qui hésitent sur la corde à linge, entre débardeur et pull en laine, entre les averses et les soleils qui jouent à l'été. Il y a les rames, à sortir, pour avancer encore un peu. Les rames pour essayer d'amener tout ce petit monde à bon port. Les rames pour conserver du calme, pour remonter le cours des motivations. Un petit coup de soleil, on resterait bien assis là, au milieu de la journée, en oubliant qu'il faut aller vers le bac. Nous avons tous envie de nous dé-tendre. de nous dé-prendre. 

Et justement, ces derniers temps, je sens que les choses se dé-tendent. Se dé-mêlent. Se dé-rident. 

Ca a commencé avec les Incendies. Ceux que Mouawad a écrit. Je les ai plantés dans les mains de mes élèves de 1ère. Je n'ai rien fait d'autre que de choisir. J'ai envoyé se faire voir Marivaux, Molière, Beaumarchais et Musset. Avec une pointe de peur. Celle qui avance quand on s'apprête à partager un livre qui a été un vrai choc et qu'on réalise que peut-être, l'autre passera à travers sans avoir le souffle coupé. 

J'ai donc demandé à 68 adolescents d'amener ce livre. Ils ne l'ont pas tous faits. Et puis, on a commencé à le lire ensemble.Ils n'étaient pas franchement convaincus. Soudain une semaine plus tard, l'avalanche de moments de grâce. 
Madame, j'ai avancé le livre,  c'est cent fois mieux que Victor Hugo. Madame, est-ce que je peux continuer à lire après la page que vous avez dit ? Franchement, Madame, je me suis dit le théâtre tout ça, ça va être pénible, mais en fait non, j'ai tout lu. Madame c'est choquant, quand même, mais c'est bien. Madame, vous savez, j'ai bien aimé (ah oui ?) Oui, du coup, je l'ai lu en entier - Combien il coûte son autre livre dont vous nous avez lu un extrait ? (Je peux le prêter) C'est vrai ? Je peux vous l'emprunter ? 
Des interventions en cours, des mots glissés en sortant à la pause, des confidences de fin d'heure. Des pétillements et des fiertés. Des élèves studieux, des petits-lecteurs, des timides et des décomplexés.
J'ai essayé de ne pas avoir l'air surpris, d'être cette prof qui trouve évident que le livre proposé va plaire. Je n'ai pas vraiment réussi. 
Un peu plus tard. On fait une analyse de texte en partant de leurs remarques à l'oral. Et très vite, l'essentiel est dit. La majeure partie des élèves a participé. Je les félicite. 
Ouai, vous avez vu, on l'a vraiment compris ce texte !.

La fierté. 
La leur. Un peu la mienne sans pourtant que j'y sois pour grand chose. 

Dans le même temps, un poète est venu au lycée. J'ai eu du mal à motiver les élèves. beaucoup ne sont pas venus. Pourtant, après leur avoir lu quelques poèmes, il y a des réactions sincèrement étonnées. 
Mais en fait, des fois, la poésie c'est compréhensible. Il rend vraiment bien la montée de la violence, ça a un rythme et tout. ca pourrait presque être un rap. Ou un rock. C'est trop bien dit. 

Et puis, pour finir l'année, je leur demande de lire L'Adversaire de Carrère. Je le présente en disant deux mots de l'affaire Romand et en lisant le début. Un nouveau petit choc. J'en entends un qui chuchote.
Vas-y, je l'achète ce soir ! J'ai envie de savoir !
On a commencé l'analyse de cette oeuvre là. Ce n'est pas évident. Beaucoup sont apathiques. Ou ailleurs. Dans leur jardin. Avec leur copine. Ou dans leur futur établissement après réorientation. Certains sont déjà partis. 

Pourtant, une question survient parfois. Pas une de ces questions qui visent à détourner le cours de son lit; Non. Une vraie interrogation. Posée pendant l'analyse, ou à la fin du cours. 
Madame, je n'ai pas compris le mot qu'il a laissé dans sa voiture. Et le titre, l'adversaire, c'est qui en fait ? Je crois que c'est lui-même mais je suis pas sur..

Bon. Laissons les bulles éclater, en silence, dans un sourire un peu trop large et revenons au quotidien, à la rame plus qu'à la voile. 

J'ai donc passé l'année à mettre des bouquins dans les mains des élèves. Ces 68 là et d'autres. Ne nous leurrons pas, ils y en a plusieurs qui ne les ont pas lus. Pas en entier. Pas du tout. Ne nous mentons pas, beaucoup se sont ennuyés pendant la majeure partie des heures de cours. Parce que c'est fastidieux, de s'astreindre à décortiquer les choses. De se poser mille questions sur le langage, le monde, ses représentations. Parce que les épreuves du bac n'ont pas beaucoup d'autre sens que celles d'épreuves d'examens. Parce que, franchement, l'épreuve de l'EAF pour les séries tech est souvent à côté de la plaque, absurde. Qu'on y massacre joyeusement la littérature. Et que finalement, sous couvert d'exigence, on en est réduit à ne plus savoir qu'exiger. 

Pourtant, au milieu de l'absurde, de l'ennui, de la flemme, de la difficulté, des salles étouffantes, il y a eu des moments, je crois, où la littérature a eu du sens. Vraiment. Où quelque chose est passé. Où quelque chose s'est passé. Pas forcément ces choses grandioses qui changent la vie et le monde qu'on voit dans les films-de-profs-extraordinaires qui me filent des complexes. Non. 
Des étincelles. 
Des dialogues sur les mots et le monde. Sur ce qu'on dit quand on parle de "fille facile" (j'ai eu envie de les envoyer lire ce post mais je n'ai pas pu, par contre vous pouvez y aller). Sur la manière dont Cyrano courtise Roxane pour Christian. Sur ce que ça peut vouloir dire, poétique. Sur la famille. Sur la folie. Sur le droit de s'inventer un futur sans se laisser happer pas les passés merdiques. Sur les raisons pour lesquelles on écrit. 

Hier, on a fait un corrigé de commentaire. Essentiellement à l'oral, en collectif. Vendredi, 17h-18h, français. Ca pourrait être l'enfer. Je les laisse plaisanter et on revient au texte. Toujours. Toujours on revient au texte. Et à la fin, même si c'était loin d'être parfait, je crois que le texte comme la méthode sont un peu plus clairs. Cet élève qui a longtemps lutté avec une phobie scolaire s'arrête à mon bureau en partant. 

Vous savez, j'ai vraiment compris le texte. C'était une atmosphère cool, et tout, mais j'ai bien mieux compris que si on avait fait les choses autrement. 


En partant, à pieds, sous le soleil de fin de journée, j'ai laissé infuser. J'ai pensé à ma première classe de 1ère techno, au désastre, à la douleur, à la solitude de cette année là. Je me suis marrée toute seule, le casque vissé sur les oreilles, avec l'envie de sautill-danser. 

Madame vous en écrivez, vous, de la poésie ? 

Sourire

Relaxe. 
Comme si on m'avait enfin relaxée à la fin d'un très long procès pour incompétence qui a duré le temps de mes premières années d'enseignement. Comme une respiration, dans le réconfort de savoir qu'on a fait son boulot. Pas parfaitement, pas merveilleusement. Juste qu'on a fait son boulot.



lundi 13 avril 2015

A vriller les rayons du soleil

A un moment vient le dégel. 


Il y a eu la fin de l'hiver. Avec sa grisaille, sa froideur, ses cernes aux jours et aux yeux, assombris pareils, les journées tunnels et les vacances passées intégralement à travailler ou à errer comme une âme en panne, dans l'appartement éclairé par l'écran. L'énergie caille à la frontière des membres et l'envie cale dès que personne ne regarde. Le printemps arrive sans un bruit, je ne le vois pas, j'ai pas le temps. 

En même temps, il y a eu beaucoup de perce-neige. Des lumières horizontales qui font les cheveux roux et un peu battre les paupières.

Il y a Clo, les visites d'une ville à l'autre, les verres de vin blanc, ses cigarettes sous le soleil et la nuit, notre discussion qui ne discontinue pas. Clo, nos peines, nos joies, des pâtes au saumon, ses filles, des livres qui traînent et s'échangent, des nouvelles qui se lisent à haute-voix et la certitude qu'on réussira à les finir un jour, ces recueils.


Dans le ville de Clo, il y a Celar et Lo., les très chers. On se croise, soulagés de se trouver dans une manifestation où on traîne les pieds, et où on se tient chaud après avoir longtemps hésité. Ensemble, tout va mieux. On se croise, à l'improviste, dans un salon de thé, des copies étalées sur la table en faïence tournesol, et un sourire plus large sur des lèvres rouge brique. C'est le printemps avant l'heure de s'accorder un mercredi après-midi de répit. On se croise, hébétées, dans notre ancien lycée. Dix ans après le premier, dix ans après les départs, Celar revient chanter. Du flamenco. Arriver à l'entracte, encore ivre de kilomètres. Ne pas savoir comment être dans ce lieu tellement familier et lointain. Une éternité ou deux. Ca parait petit. Ca parait révolu. Comment est-ce que ça peut être autant pareil ? Comment ça peut n'avoir pas plus changé ? Penser brièvement à tous ceux qui ont été là, habillés de rouge et noir, pas vus depuis des années. Tant de tendresse et tant d'écart. Retrouver Celar et cette sensation, dans l'abrazo, qu'ensemble tout va mieux. Pouvoir être présente, pleinement, sans être perdue. Et puis, la mère de Celar, et puis Lo., c'est juste, enfin, juste d'être de retour là.


Quand Celar chante le flamenco, ça donne terriblement envie de vivre.
J'aimerais bien  le dire mieux, avec une formule maline, originale. Mais il faut juste l'entendre, et voir tout son corps qui se tend, regarder le chant monter depuis son ventre, l'habiter toute entière, animer ses bras, ses doigts, et sa gorge qui vibre.
Oui, quand Celar chante le flamenco, ça donne terriblement envie de vivre, encore.




Un autre jour, nous sommes cinq dans la voiture, après avoir lutté contre des pages indéchiffrables pendant deux semaines. J'ai les yeux qui tirent, mais je conduis, de nuit. Toujours cette sensation d'amener les gens à bon port, de veiller sur eux dans l'obscurité quand la route s'enfonce dans les heures plus tardives. On s'offre une parenthèse, entre les vignobles, à déguster du vin, des plats, des moments de légèreté. Il y a des moments où j'ai du mal à être là, à être agréable, pour mille raisons, pour aucune. Mais le soleil nous fait des ombres plus petites - le long du canal, des chouquettes à la main, et de grandes eaux pour tout laver.


Une fois, encore, il y a dans la boite, les mots de M.e N.o  et... et... 
J'en suis coite, d'émotion. Un retour sur le premier recueil qui encourage, et qui conseille, de manière si juste, si constructive. J'admire sa capacité à n'être, dans ses retours, ni trop directive ni trop évasive. Cet oeil aiguisé et bienveillant. Ca fait comme le vent dans le dos, ça donne envie de danser et ça allège les heures à suer pour biffer deux mots. 


Et puis, les picotements de la vie, quand je retrouve J. pas vue depuis un an, et qu'on prend le temps de vivre tranquilles, quand je passe dans le nouvel appart de C&A et qu'on goûte en plein dimanche, comme si on habitait à côté, quand on profite des premiers rayons, en plein vent, pour un café avec Em., quand il y a de l'espace avec la grand-mère pour dire des bêtises et jouer au Scrabble, quand on retrouve toute la famille, en même temps, pour une fois, et que ça ne pèse pas. quand Mélie fait un stop dans la rue d'Or, et que c'est simple, et que c'est doux, de parler comme ça, dans le soir, ou devant un petit-déjeuner. Quand il y a les routes seules, au soleil, à travers les champs et les vignes, avec des envolées d'estomac et les sourires les plus sincères. 



Au fond de tout ça, toujours des loups, des corbeaux, des hérissons. Se demander parfois si je serai un jour domestique. "Certainement pas", répond une grosse voix. Certainement pas. Mais apprivoisée ? Je crois que ça viendra, parfois, ponctuellement. J'apprends à m'approcher un peu plus, sans peur et sans autre bouclier que le rire maladroit et croassant qui m'échappe souvent. 


Au fond de tout ça, des gens et des choses qui vous prennent par la main dans leur élan  , et l'envie de continuer à tordre des fils sur les doigts, à faire de la couture - parce que ce n'est que ça, la vie, les gens, les mots, "c'est que de la couture" -  Célar, Mélie, C&A, Clo. Mais aussi les livres de Philippe Malone, Mariette Navarro, Gherasim Luca, Claude Vercey, Wajdi Mouawad, ces derniers temps.  La musique qui donne envie de faire éclater la voix. Ces jours, en particulier, les chansons de Klô Pelgag qui m'étonne et m'entraîne aussi intensément que Buridane à une certaine époque. J'espère trouver la même vitalité, la même ampleur.



Sinon, et ce n'est sans doute pas sans rapport, je crois que je n'ai jamais autant aimé mon travail. Mais je vous raconterai ça plus tard. 




Maintenant, c'est le printemps, pour moi aussi. Je chante à tue-tête, j'écris, à nouveau, encore, après les macérations, l'hibernation. A nouveau, encore, de la peau à la place de la pelisse et des sourires de corbeau. 

A nouveau, encore, Encore, beau ! 



jeudi 15 janvier 2015

J'en vis et, j'envoie...

Janvier.
J'ai mis le temps pour
Arriver. 


Pour venir ici
Vous présenter mes voeux
Je réfléchissais à ce que je voulais souhaiter aux gens cette année. Dans le train qui me ramenait de chez la très belle Verte. Dans la voiture qui me ramenait de la maison familiale. Baignée de ces visages tendres. En écoutant la Cantate pour Louise Michel de Michèle Bernard et en chantonnant "le vent qui court à travers la montagne me rendra fou".  Et aussi dans le fracs de cette semaine. 
Je crois avoir mis le doigt dessus, sans l'écraser. 

Je vous souhaite de la douceur. 

J'ai beau aimer de la vie ce qu'il y a de rugueux, de frictions, de brûlures, tout cela serait invivable sans un brin de douceur, sur la peau. 

Je souhaite que la vie vous soit douce, au delà de tout le reste.
Et que les bousculades ou les rafales ne proviennent que de vos courses échevelées à flanc de colline.

-


J'ai mis le temps aussi
Pour parler de cette semaine. De cette semaine littéralement in-croyable. Littéralement stupéfiante. 

De cela, je me dédis un peu.
Je ne dirais pas grand chose, d'autres l'ont fait bien mieux que moi. (J'aime bien lire - pour des raisons diverses - Padre Pio,  Thomas Vinau,  Arnaud MaïsettiGinette FanfioleMélieAugustine, AlexiaTipi, par exemple... et j'ai apprécié le billet de Chouyo.)

Si j'ai des convictions, je me découvre laissée avec bien peu de certitudes. Comme si tout ce que j'en tirais était en creux. 
En crainte. 
Le refus de l'islamophobie. Le refus du sécuritarisme. Le refus des mascarades. 

La seule chose que je voudrais dire, cependant, c'est qu'il m'a semblé ces jours-ci que le maniement du langage atteignait son dernier degré de trahison, d'absurdité. 

Dans la découverte des directs fascinants où l'on écoute, scotché, la même info entourée de vie et répétée ad aeternam pendant des heures, comme si ça allait faire bouger les choses, comme s'il fallait que ça aille vite. Vite vite, des mots et des images engloutir, pour remplir le vide des questions existe-en-ciel, pour faire comme si on était autre chose qu'hébété, que bête devant le sang puis la foule. Pour abattre le silence assourdissant qui suit les grands coup de cymbale ou de poing. 
Dans les brèves d'infos qui tombent, comme les coups, sur les lieux de culture musulmane
Dans l'incrédulité quand les professionnels de la répression défilent au nom de la liberté (d'expression). 
Dans les mots du ministre qui dit que le terrorisme s'oppose aux valeurs de la révolution alors qu'il tire son nom de la Terreur. 
Dans les sirènes, celles de Notre Dame, des glas, des Marseillaises
Dans les brillantes idées de ceux qui souhaitent ré-ouvrir tout et n'importe quoi (Cayenne, le débat sur la peine de mort) et refermer autant (les frontières, les libertés)
Dans la peine quand, un mercredi soir, des hommes arrivent au rassemblement avec leurs gros raccourcis à bout de bras, un sourire fier aux lèvres. 

Alors oui, alors merde, je crois que c'est lexical, le monde. 

Qu'on a abdiqué plus qu'un pouvoir académique en acceptant de dire que les usagers sont pris en otage dans une grêve, qu'il y a eu un tsunami de réactions sur les réseaux sociaux, qu'il y a des barbares, qu'il y a des maux nécessaires, que les criminels sont des monstres, qu'untel est en première ligne alors qu'il est juste concerné, qu'on fait des frappes chirurgicales, qu'on a des bombes humanitaires. 

Par quoi ça passe, la récupération, la manipulation, l'abjection, si ce n'est par les mots à qui l'on fait dire tout et donc, n'importe quoi. Et donc, rien. . 

On les entend, partout, tout le temps ces mots vidés de leur sens. Dans les infos qu'on meuble quand on a rien à dire de nouveau, dans les infos qu'on veut rendre extraordinaires-choquantes, sur les plateaux télé qui coupent la pensée dès qu'elle se déploie sur plus d'une minute (à ce propos, vous pouvez lire le texte de Bobin, "Le Mal"), sur nos lieux de travail où l'on échange trop souvent des banalités, sur les pupitres de ceux qu'on nomme grands. 

Nos bouches et nos têtes, colonisées par ces coquilles vides. On réfléchit comment, avec ça ? On nuance comment ? On questionne comment ? 

S'ils nous piquent les mots, s'ils nous laissent sans langage, sans outil pour disséquer les cadavres dans le placard, sans code commun fiable, comment on se révolte ? et comment on se parle ? 

Ils nous ont prévenu. Les pompiers qui allument autodafés dans Fahrenheit 451, la novlangue de 1984. Ils nous ont prévenu. La réduction du langage, c'est une réduction de la pensée, de l'esprit critique. C'est retirer des armes aux mains de celui qui viendra peut-être demain juste avec ses mots, remettre en cause le bien fondé du pouvoir.

Les mots qui veulent tout et rien dire, c'est le meilleur moyen de se brouiller.
De perdre le sens de l'humour ou de la répartie. 

Alors oui, alors merde, c'est lexical, notre vision de la vie. 

Ainsi, si je vous souhaite le meilleur pour 2015, je vais me permettre aussi une requête. Vous en ferez ce que vous voulez. 

Amis, s'il vous plait, soyez attentif. Mieux, soyez attentionnés envers les mots.
Ce n'est pas parce qu'ils nous laissent les employer qu'on peut, impunément, les opprimer.