mardi 3 décembre 2019

Lumières chroniques #8 - Aux feux des sémaphores

 Le mois de novembre  touche à sa fin dans moins de heures. C'est pas trop tôt. Novembre et moi, on se côtoie, puisqu'il le faut. Je laisse ma fatigue et ma tristesse s’aérer un peu, elles l'aiment bien. Il leur fait de la place dans ses jours courts, plus courts que mes cheveux qui tombent (juste un peu) sous les ciseaux du coiffeur. Il me lapiaze, justement, dans ses brouillards, ses entre-bleus.  
     Je ferme novembre, les doigts sur le clavier, un lapin à mes côté, de la musique dans le salon, et son souffle endormi au bout des marches. C'est une bonne manière de se dire au revoir, avec Novembre,
                  et sans rancune, hein. 


En novembre, tout à tenu au fil de l'horizon et aux bras des proches, aux feux des sémaphores pour avancer dans le brouillard. 

Deux maisons, trois établissements, éparpillée aux quatre vents, mon bac+5 ne pèse pas lourd, je tire une gueule de six pieds de long. L'ogre ne m'a pas offert ses bottes de sept lieues et mon moral s'épuise dans le grand huit. Il faudra retrouver un regard neuf, ne pas laisser la grande Maison me terrasser tout à fait. Garder dans sa manche une carte pour le dix de der. 

En novembre, il fallait se projeter plus loin, ailleurs et autrement. Apprendre à s'appuyer sur les autres. Faire sortir tout le brouillard : dormir, pleurer, grogner, et tout laver. 

Il y a pourtant des lumières dans la plaine, pour continuer à avancer que ce soit en zombie, en furie, en flaque de boue, en torrent de pluie. 

Elles sont portés par les chers, les très chers.
Mes chers chers parents naturellement, qui viennent tout repeindre en blanc avant le grand déménagement, qui assurent les arrières, et ouvrent des futurs, encore. Même à plus de 30 ans. 
Mes chères chères amies, bien entendu. Elles réchauffent les jours à coup de café longs, de cafés-crème, d'histoires de petits nuages et de sourires entendus. Pas besoin de mettre des masques, de faire semblant d'être détachée, drôle et dynamique quand je suis cassée, angoissée, épuisée. On peut en parler, on peut en rire. Et quand tous les monstres du placard se liguent contre moi, je sais que quoi qu'il arrive, il y aura l'Homonyme, et il y aura Em. 
Il y a les chers chers qui vivent plus loin, que je peine à appeler, maintenant que je ne sais plus écrire, mais qu'il est rassurant de savoir dans le monde. Il suffit parfois de penser au jour heureux où on se retrouvera. 
Il y a le cher chair frère, de l'autre côté de la table, avant de visiter la maison de repos ensemble. C'est bien de se voir, et de se parler, même dans le froid et la nuit qui tombe. Ca m'avait manqué. 
Sur le fauteuil, la chère mère-grand, assez fêlée pour laisser passer la lumière comme le veut la formule. La rassurer, jouer un peu, discuter. Entendre parfois un morceau de coeur craquer, casser quand elle parle de sa chute ou que les souvenirs s'en sont allés. Mais son regard... son regard... Rien que  pour ça, savoir qu'on reviendra le week-end suivant, ou le prochain. 

Elles sont ravivées par les collègues compatissants, joyeux, gentils, qui me font une place, même quelques heures ou un instant. Qui donnent un peu de relief aux jours mornes. 

Elles font feu de tous bois, se nourrissent de rêves simples. Un week-end chez soi, devant le poêle à bois, à faire des jeux, à bouquiner. Un "à ce soir" sonore en fermant la porte. L'air frais du jardin autour de la tasse de thé, le matin, pendant qu'elle caracole dans l'herbe. Les amis qui passeront pour un thé, un rhum, un verre de blanc, une part de pizza, un repas inventif, un jeu, quelques jours, un instant. Celar à quelques kilomètres, pour un café, une chanson. C'est pas arrivé depuis plus de dix ans, qu'on soit presque voisines, et ça ouvre des choses. Des sons d'accordéon que personne dans le voisinage n'entendra. Que moi, que moi. Le silence dans le matin, l'obscurité la nuit, le certitude de pouvoir reconstruire un domaine. 

Elles prennent vraiment  tout : un poème, une chanson, une couleur, un reflet. Un indice pour donner un semblant de direction.

Elles sont stabilisées par la perspective ouverte, dans ce dernier jour de novembre, par la promesse d'une nouvelle liberté dont j'ose à peine parler, parce que je crains encore de me tromper. 

Elles sont embrasées par les yeux profonds, les vibrisses frémissantes et la fourrure douce du petit lapin gris qui m'aidera bientôt à refaire une grotte quelque part. Et par les bras, la peau, les surprises, la patience de l'homme qui va avec le petit lapin.

En novembre, il faut accepter de déambuler dans les jours à tâtons, de se fier à l'horizon, et aux feux de joie qui essaiment, fort.