jeudi 28 août 2014

Intermède estival : L'Hospitalière

Vacances coupées en deux.
Où l'on réapprend que rien ne se passe jamais comme prévu.
Qu'on ne maîtrise pas tous les langages.
Qu'une bulle dans le cathéter peut te repeindre en bleu. Et qu'une lame n'est pas forcément un couteau.

Mais la présence de T&A, toujours toujours. Et de ma tante Mistigri. Les coups de fil, et un Dan Brown avalé dans une nuit claire.

Mais la journée de visites la plus folle, avec les acolytes.
Oui parce que bien sur, le seul jour de l'année pour se voir, avant qu'ils ne repartent tous dans leurs contrées très lointaines (encore des amis à l'autre bout du monde), c'était le lendemain de mon supposé retour de l'hôpital.
Qui s'est transformée en rencontre à l'hôpital (goût pour l'original et l'inoubliable, dîtes-vous...)Voilà comment on s'est retrouvés entre les références à Pascal et à Kaamelott, un immense cerf-volant déployé sur le lit. Voilà comment je suis allée faire des pas dans le couloir avec la Coloquinte, riant du ridicule de la situation, alors que le moindre rictus me fendait le corps.

Se tenir littéralement les côtes en riant. Trouver ça étrangement beau. Comme cette fête des vingt ans où j'ai vomi avant de boire une goutte d'alcool, juste parce que N. avait amené un cadeau private-joke-référence-bonvoyage our le moins original. Et la belle Coloquinte, la si belle alerte rousse et sa générosité, son sac de Mary Poppins, son sourire malicieux, ses conseils de films gores et son regard aiguisé... Avoir mal au ventre, littéralement, de penser qu'on ne se reverra pas avant quelque chose comme un an.



Rentrer à la maison. Enfin, la leur.
Et voir arriver les amis de Belgique, Passereau et son compagnon, de retour de rando. Manger un peu plus. Rire autant, attablés dans le salon de mes parents. Cette chance de toujours pouvoir mêler famille et amis. Qu'ils connaissent ceux qui peuplent mes villes. Sourire de les imaginer, un de ces jours, sans moi mais avec Passereau, dans les rues de Gand.

Et puis le lendemain, alors que la maison se déserte, Bouh arrive. On reste là toutes les deux, à se soigner l'une l'autre, à ramasser des cornichons, à discuter beaucoup, à regarder un film sur Villa El Salvador (envies de partir), à déjeuner sur la terrasse, à prendre le temps du temps. Clo. passe nous voir et voilà que soudain, les torrents jaillissent, au croisement de nos trois vies de femmes. Que tout ça se raconte, comme à la bougie, sans qu'on comprenne bien comment la nuit arrive. Je repense au fait que confiance se dise confidence en anglais. Comme cela a du sens.

Vacances coupées en deux.
Encore une autre vacance au milieu.
Où l'on réapprend que rien ne se passe jamais comme prévu.
Où l'on re-connaît qu'il y a tant de gens autour, et que l'on a tellement de chance...

F-estival #2 - A la rue

Quitté à regret les poèmes de Sète qui séchaient au soleil. Le lendemain, il y avait un rendez-vous pas très drôle. Pas grave non plus, mais nécessaire. Et un deuxième pour le surlendemain. J'ai fait les allers-retours sous les rayons lourds de juillet, seule, comme une grande.


Quand je suis revenue, une ville avait changé. Il y avait des affiches partout, de gros points-repère rose, des écoles renommées et des specta-touristes en goguette. Aux terrasses des cafés, des artistes et des techniciens discutant du statut de l’intermittence. C'était comme si tout était déguisé ou révélé.

J'avais déjà vu la ville en costume de festival. La toute première fois que j'étais venu, pour les toutes premières vacances entre amis, c'était déjà dans le théâtre, en juillet. Bien sur que c'est étrange, de redécouvrir les dix-sept ans sous la ville de l'âge adulte. De fredonner "Romocheva", sur le quai où l'on ne peut plus circuler.

Il reste quelques trucs à faire avant de retrouver la filleule de Kh. Mais, en passant vers le centre nerveux du festival, c'est pile sur elle que je tombe, et sur ses parents. Les petites coïncidences qui donnent un sens, même factice, aux lieux que l'on parcourt.

J'attends ensuite V. et M., deux oiseaux de passage, par hasard, pour autre chose. Ma filleule, Violette, nous rejoint. Et finalement, la première soirée de festival se passera hors festival, à manger indien-végétarien et à errer dans les rues envahies de spectacles off-du-off-du-off. C'est une soirée à la fois étrange et facile, au milieu des traces d'un quotidien en robe d'apparat et en détritus de foule.

Le lendemain, déjà, il faut se dire au-voir avec V. et M. Violette part à l'assaut de la ville, et moi j'attends, en essayant d'attraper un peu de calme. Il y a toujours ce sentiment très ambigu, à la veille des semaines serrées d'amis, étouffées de gens et de choses à voir, qui pendule entre la joie pure, l'excitation, et la crainte de ne plus respirer, de me sentir pressée, op-pressée.


Je m'élance tout de même dans le ville, seule d'abord, l'appareil photo à la main. Pour réapprendre à voir, pour apprivoiser, frôler des yeux, admirer un peu les endroits usés de semelles. L'appareil est mal réglé, il faudra s'en occuper. Mais tant pis, pour cette fois, cela suffira. Regarder le monde un peu plus flou.

Ce jour-là, peu de spectacles. Beaucoup de grèves et de conversations. C'est difficile, et pourtant, il y a quelque chose de très beau dans ce programme édenté, dans le calme saturé de monde qui se contente de marcher et de discuter, dans les itinéraires invraisemblables et les piétinements des débats. Les compagnies viennent tenir leur rendez-vous, expliquer la grève, discuter. Un chœur de femme, en civil, chante "Bella Ciao" sous un soleil de plomb au lieu du spectacle prévu. Les gens autour chantonnent, hument, sifflotent. Les applaudissements sont nourris, un peu fébriles et émus. Cela rend bien l'ambiance de cette ville en festival et en attente, des gens qui marchent vers des spectacles qui n'auront pas lieu et qui n'en prennent pas ombrage. Je suis soulagée de ce soutien palpable, tangible.

Au bout du fil, il y a la famille qui doit arriver, qui viendra en deux groupes malgré les cailloux dans la machine. Le frère et Lia d'abord, que je guide dans les rues mal connues. Puis T&A, qui arrivent dans la petite cour du musée. Les groupes se font et se défont. On voit le meilleur, et le moins meilleur. Des ovnis qui réussissent à nous emmener. Plantés debout, avec les pieds écrasés, à rire. La fatigue tombe peu à peu. Les rues de nuit, étoilées de monde. On rentre camper à l'intérieur. Il y a la petite lumière et un matelas bleu à côté de celui du frère et de Lia. Des mots de bêtise, des douceurs, comme devant la table du petit déjeuner, que l'on déserte pour aller voir les Souffleurs, immobiles, veiller sur la ville. En terrasse, avec un café, au soleil, et les Souffleurs qui veillent.

Vadrouiller au gré des écoles peinturlurées, au soleil, dans cette lenteur joyeuse des groupes qui doivent prendre des décisions. Et maintenant, quel spectacle ?


Deux histoires de migrants. Une déambulation et un cercle.  Jusqu'au soir, vers la cour où, en rond, se jouent les lignes frontalières qui déchirent les mondes. Les imperméabilités à sens unique. Les mobilités pointillères. En traversant la rivière, cela fait débat. Sont venus nous rejoindre Fr. et Bou, leur sourire et leur sac en bandoulière. Se demander ce qu'est l'intérêt d'un spectacle, d'une oeuvre d'art, ce qu'on en attend, tout ça devant un hot dog, sur les tables poisseuses qui font tout le charme des fêtes en plein air. John-et-Pluto-er, encore, ne pas toujours être raccord. Et puis laisser les familiers reprendre la route, un peu à contre-coeur.

Se voir à demeure, et se sentir ailleurs.

On reste tous les trois comme des points de suspension.



Il y a des cirques prometteurs et décevants, s'avoue-t-on en pouffant notre ennui. Se barrer en riant, dans les artères d'ombre, éclairés à demi. Illuminés aussi. On attendra les tambours sous la pluie. Le feu des percussions, le rythme des artifices, que l'on suit, aveuglément. Les enfers déchaînées. Les pudeurs décharnées. Quand ça frappe trop fort contre la peau, que tout devient heureusement rugueux.

La nuit, je sens comme aux soirs des Noël de l'enfance. Cette même envie d'engloutir la nuit et le sommeil, les rêves, pêle-mêle, parce que c'était bon, cette journée, et que le lendemain promet de l'être tout autant.

Compter presque les pas, sur le chemin de la gare. Ce chemin du matin, celui des petits départs, en douce, dans la ville qui baille aux abeilles. Sur le quai, soudain, près du machin d'attente en plexiglas, Clo. arrive. On ne s'est pas vues depuis plus de trois ans. Et la voilà, avec son sac de couchage rose vif et ses cheveux noirs-mais-rose-ce-serait-chouette. Sur ce chemin-de-la-gare-du-matin, qui dans le sens inverse fait un peu mal aux yeux, en bien, les mots s'ouvrent avec une certaine évidence. Et-vit-danse. Dense?


Puis, dans l'appartement où nous déjeunons, avec Bouh, Fr. et Clo, voilà la belle Lu, qui arrive avec les croissants, avec sa robe légère et son regard rieur. On est un peu étonn-é-mu, d'être ici, parce que cette fameuse première fois de festival entre amis, c'était avec Bouh, Fr. et Lu. Et si on m'avait dit qu'on se retrouverait dans ce lieu là, là, beaucoup plus tard... Il y avait une place de libre, inoccupée, à la table et dans nos esprits, pour Celar, au travail, pour un autre festival (histoire à venir), qui manquait, nous manquait.

On a vu des choses bouleversantes, renversantes, poétiques, amusantes, poignantes, questionnantes, évidentes, ardentes, hystérisantes, élégantes, fines, décevantes ou encore terrassantes. A deux reprises, nous sommes tous sonnés, d'un coup de poing, par la grâce, qui nous laisse ébahis, et d'accord tout à fait, émerveillés et touchés. Et ce n'est pas rien.


A côté des spectacles, on a dit des mojitos et bu des paroles, beaucoup. Des bêtises. Des non-bêtises. . Des nourritures de l'esprit, des nourritures terrestres, c'était comme céleste et à la fois terrien. C'était évident et facile, la vie tous les cinq. Il suffit, quand il pleut, de se replier à Jumiège. Ces heures-là ont le goût des gaufres liégeoises qui collent aux doigts dans la nuit et de la menthe qui se fait rare. 

Tellement simple que quand on ramène No, on ferme les écoutilles forts pour ne pas pleurer, comme quand on était ados et qu'on se quittait dans les gares sans bien savoir quand on allait se retrouver. J'ai l'impression de ne pas l'avoir vue ou presque. Je me dis que bientôt, c'est moi qui prendrai le train pour aller la voir. Avec ceux qui restent, on refuse de se quitter le dimanche. 

C'est tout le luxe qu'il nous faut, décider au dernier moment que finalement, non, on se quittera lundi, après avoir bu, et joué, alors qu'il fait gris, et que la ville, toute nettoyée, avait repris son tailleur de pluie comme si rien ne s'était passé.

Je ne sais pas comment fait la rue. Moi j'en reste toute retournée.


lundi 4 août 2014

F-estival - #1 Au sud de juillet


Le problème, avec les fins d'années qui n'en sont pas, c'est qu'il faut des chocs pour comprendre que c'est terminé. Qu'on peut enfin ouvrir le temps en grand. On n'en a jamais autant conscience que lorsque cette liberté des jours et de l'esprit semble compromise. Par un compte en banque affamé, par le manque de projets, par la fatigue ou par un problème de santé.

Au moment où j'ai réalisé que je ne pourrais peut-être rien faire de ce que je souhaitais, ou presque, soyons honnête, j'aurais pleuré comme une enfant.


A quoi bon avoir enfin vaincu la terreur des longs étés troués de vide, cette malédiction des années d'études aux boulots insipides et à la solitude amère, si c'est pour se retrouver clouée là, au lit de l’hôpital ou à la ville désertée ? Comment recommencer en septembre sans l'été qui traîne sur la peau, sans rien pour croire au soleil ?

Au moment où j'ai réalisé que j'allais pouvoir, quand même, vadrouiller un peu, retrouver, écrire, écouter, rire, débattre, voir, discuter, rencontrer, flâner, j'aurais pleuré, encore, comme une enfant.

Ce qu'il y a de bien, avec ces chocs qui ouvrent les vacances, c'est qu'ils nous autorisent à dériver, enfin, loin de là. Qu'ils nous forcent à quitter la terre ferme, à mettre un terme, et à se faire insulaire.


J'ai donc pris la voiture, un peu plus tard que prévu. J'ai suivi l'autoroute vers la méditerranée, avec du rock, des lunettes de soleil, et des galettes de riz au chocolat fondu. Ma voiture est allée se compacter parmi les milliers d'autres. On a roulé en accordéon. Qu'importe d'être en retard ? C'est le week-end et on roule en accordéon. On roule vers Archi et Verte, deux très-chers de l'Erasmus (et de tant d'autres choses depuis).

J'ai l'impression que j'arrive toujours dans cette ville à la même heure. Que je vois toujours le soleil horizontal dans les miroirs vers l’hôtel de région, et que je sens à chaque fois ce délicieux frisson des soirs orangers, en bord de mer. Même si je ne vois pas la mer.

Le parking était à sa place, Archi et deux de ses amies sont arrivés pour m'ouvrir en grand la porte des vacances. Il ne restait plus qu'à aller manger, ensemble, un peu fatigués, sur une place repeinte de monde. Verte est arrivée un peu après, avec ses cheveux plus courts et son sourire vif. Sur la nappe à carreaux, improviser un jeu, parler jusqu'à plus soif, et dire beaucoup de bêtises.

Sur la mezzanine, je me suis installée, temporairement. J'ai posé des livres, des vêtements, des carnets.

Nous sommes partis, plus léger, vers un village fantôme. A l'autre bout de la route, des gorges. Tant de choses y serpentent, du chemin, de l'eau, des rochers, que je ne peux qu'aimer. Je vais lentement entre les pierres, les chevilles sont fragiles, mais Verte et R. m'aident, de toute la bienveillance possible. Savent-ils à quel point il est rare de ne pas trouver dans l'aide une pointe d'agacement ? Savent-ils à quel point cela m'émeut, cette attention sincère et constante ? Au fond de l'après-midi, une cascade et une eau toute en retenue nous attendent. Je supporte soudain mieux d'avoir commencé la journée par cet acte désagréable en tous points : l'achat d'un maillot de bain.
Qu'est-ce qui fait qu'on sait se jeter dans l'eau froide comme on ne sait le faire nulle part ailleurs ?

On se régale, dans l'eau ou au resto, dans la ville éclairée que nous traversons le lendemain, de thé à la menthe fraîche, de coriandre achetée sur le trottoir qui embaume la cuisine, de pain marocain.


Parfois on n'est pas d'accord, du tout, sur le monde, la vie, la SNCF, les intermittents ou le programme tv. Ce n'est pas si grave, il y a d'autres accords.

Et si tout le monde râle, alors que nous sommes trempés jusqu'aux os, que la pluie nous bat aux tempes, si tout le monde râle et moi un peu, parce que Sète attendra, et les poèmes aussi, je jubile de cette ville et de ces traditions d'été. D'arriver encore à se retrouver, même sans effusions.

Le soir Verte et R. sont là. C'est si évident, que j'oublie d'être triste, à l'idée que bientôt, ils seront loin à nouveau. Loin au point de ne pas pouvoir appeler au dernier moment pour dire « Ma sœur vient dans ta ville, le week-end prochain, je peux profiter de la voiture. » Loin, au point qu'il faudra calculer à quelle heure s'appeler. Loin au point qu'on peut encore dire « à l'autre bout du monde », cette expression d'un temps révolu ou le monde avait deux bouts, un sens, et des distances infranchissables. C'est si évident que je fais un thé à la menthe, et qu'on joue ensemble, avant que la nuit ne nous reprenne.

Le lendemain, je repars, mi-digue, mi-raison. Trop d'au-revoir à a fois. Une ville de poèmes qui attend non loin de là.


Amerrir à Sète, le long du canal, face à la colline, sous le soleil, pour se rappeler l'été dernier. Pour frétiller dans le présent du poème. Osciller entre les rencontres éditoriales, et la pure émotion, la langueur des hamacs et la balade avec mon homonyme. Tout se mélange, sous les rayons et l'ombre ourlée de ciel. Le goût de la menthe, le vert vibrant des feuilles, leur frémissement tranquille et les mots qui se perdent. Je rencontre de belles éditions, de beaux projets, de belles personnes. Par exemple, je vous propose d'aller voir ce que font la revue Souffles, les éditions Tipaza (chez qui on m'a fait découvert un presqu'inédit de Guillevic...), la diffusion de l'Oiseau Indigo. Et plus généralement, d'aller faire un tour sur le site du festival, pour tomber comme par magie sur des choses folles, surprenantes, enthousiasmantes.

Sète, c'est aussi parler de ce que cela veut dire, écrire de la poésie, éditer de la poésie, en temps de crise, en temps de guerre, au Liban ou en Italie. C'est la rencontre d'auteurs d'ici, d'ailleurs, d’Israël, de Palestine, de Slovénie et d'Oman.

C'est une lutte de chaque instant contre la malédiction de Babel. Les poèmes se lisent dans toutes les langues de la méditerranée. Chacun vient, la bouche pétrie différemment. Et pourtant, toujours, nous nous entendons. Les oreilles ravies à leur environnement familier se retournent sur les chants plus ou moins inconnus. Tout descend beaucoup plus loin que l'intelligence. Les silences sont les mêmes, au creux des vers sonores. A une couleur près. Les silences sont les tympans des poèmes. Les passages dans lesquels tout vient rebondir et se faufiler.

Avant de quitter Sète, je m'autorise une gourmandise en allant écouter Salah Stetié accompagné par Yassin Vassilis-Cherif au Nay. Il n'y a rien à en dire. Ça suffit pour avancer sur l'autoroute de nuit.


Quelques jours avec Verte et Archi, à Montpellier, et la chaleur de la proximité pour tenir au plein de l'hiver.



Une seule journée, à Voix Vives, et des dizaines de raisons de battre, encore. De battre de partout. De croire qu'il fait beau.  


lundi 14 juillet 2014

Soupir dernier, début juillet

Mes années se finissent deux fois.

Comme tout le monde, officiellement, le 31 décembre, si possible sans cotillon et sans boule de gui. Si possible, avec des écharpes dans le vent, une côte bretonne, une plage du sud, un pesto maison, ou un UNO agrémenté de vodka. 

Et puis, comme les enfants, début juillet. C'est le moment de boucler, de dire au revoir à ceux que l'on a côtoyé presque tous les jours pendant un an. De clore cette intense collaboration, soulagé, ému, attristé, repu ou frustré. 

C'est difficile, cette fin d'année. Elle est mitée de jours fériés, de jours fermés. Émaillée de corrections et d'examens, de surveillance et déjà, de cette vacance. De cette chose qui flotte, entre deux eaux, d'une langueur, des esprits ailleurs, des tensions qui naissent, du pédalage pédago. D'un cours à l'autre ne pas savoir qui sera là, ce qu'on pourra travailler. Ne pas savoir qui on ne va jamais revoir. Dans quel état errer, comment gérer. J'aime les fins nettes, tranchées, les au-revoir et les adieux clairs. La plupart reviendront dans ce même lieu l'année prochaine. Moi pas. Je les ai suivi pendant un an, j'ai ri, crisé, crié, soupiré, discuté, négocié, avancé, écouté, attendu, souri, blagué, face à eux. Ou plutôt avec eux. Et voilà que sans comprendre, n'importe comment, finalement, c'est terminé.

Je ne saurai pas ce qu'ils deviendront. Ce qu'il adviendra de ceux là, de celui qui a une plume prometteuse, de celui qui galère avec l'emploi du subjonctif, de celle qui passe les heures à attendre, sans comprendre, de celle qui s'est découvert une passion pour Victor Hugo. Ce qu'il restera de ces quatre heures de français avec Mme Blizar. Si ce sera un ennui, une colère, une injustice, une incompréhension. J'espère que ce sera un mot, une histoire, un texte, une question, un frémissement. J'espère, mais j'en doute, parfois, tant je me sens négative. Tellement j'ai l'impression de partager, avec ma passion des livres et du langage, mon angoisse et mon désarroi.

C'est difficile, de ne pas se dire au revoir, de le dire mal. De ne pas avoir le droit d'être un peu émotive et de leur souhaiter bonne route, de leur dire de prendre soin d'eux. Difficile de savoir que je suis une passante éternelle et que je ne les verrai pas grandir, même un peu. Difficile de ne pas pouvoir discuter autrement, un moment, avec les élèves avec qui j'ai été en opposition frontale. Difficile de ne pas remercier les enthousiastes pour avoir certains jours donné un sens à ma journée. Difficile de ne pas avoir le temps de dire aux timides qu'ils ont leur place et leur importance, malgré tout ce silence. Difficile de ne pas dire aux plumes en herbes de continuer à écrire et de m'envoyer leurs manuscrits. Difficile de ne pas rappeler à certains que "mauvais élève" n'est pas synonyme de "mauvaise personne", que ça ne maudit pas leur avenir, que ça ne change rien à l'estime qu'on peut leur porter. Leur rappeler aussi de faire tout ce qu'ils peuvent pour se donner la chance de choisir.

L'année est donc finie, n'importe comment, absurde, entre petits problèmes de santé, leurs absences et les miennes. L'année s'est finie, j'ai rendu les clés. Avec l'équipe des jeunes collègues qui s'en vont. Elle était chouette, cette équipe de jeunes, et si une nouvelle année nous avait été donnée, je crois que ça aurait envoyé du lourd, roxé du pâté. L'année est finie, avec la joie de l'espace temps offert, soudain ouvert, comme ça, un vendredi soir, inespéré et inouï. Avec la fatigue aussi de savoir qu'il faudra tout recommencer, encore, ailleurs, on ne sait pas où, avec qui. En 6è ou en terminale. A côté ou à 50 bornes. On essaye de ne pas y penser trop fort. On discute avec le chef-adj des affectations à l'étranger. On part sous la pluie, l'air de rien.

C'est juillet, et l'année a expiré, en silence, dans une cour trempée.



dimanche 1 juin 2014

Mai : couper court, plonger dans les carrés

Et le printemps s'étire pour toucher à sa fin.


Mais, Trois fois Lyon, à marcher, à parler. Trois fois Lyon, à moitié.
Aux prémices de mai, on a manifesté en retard, sans muguet, mais au ras des pâquerettes. On a marché avec S. C'était familier. Pourtant il y avait le malaise. L'impression de le faire, pour dire de l'avoir fait, pour un geste, ou une voix, même nasillarde ou éculée. Pour un semblant, désabusé, d'espoir, à chercher dans les coins. En rentrant, se promener. Et retrouver la Filleule pour un thé à la menthe bien sucré. Avant le louper le train, et d'attendre trois heures à une table de Café dans la nuit de la gare. C'était un premier "mais".
Au milieu du mois, au débotté, faire enfin l'expédition avec les copines-collègues de l'année d'avant. Flâner, monter à Fourvière, dire des bêtises au milieu des rosiers. Ne pas toujours savoir quoi se dire, mais s'apprécier quand même. Se promettre de recommencer. Sans bien savoir si ça se fera, mais trouver l'idée bien, pourquoi pas.
Un dimanche soir dans un week-end fourbi, aller voir S. dérouler le fil, jouer l'Ariane. Aller voir au delà des sarcasmes et de la fumée, la tragédie qui se toile. Etre emportée avec la folie des femmes qui détournent des métros ou deviennent des tueuses en série. Sentir rouvrir en soi le projet plein de loups et de louves qui dort depuis longtemps dans le carnet bleu que Verte m'a envoyé du Japon.
Mais trois fois Lyon, à avancer.


Mais, dans le retour au travail, il y avait des difficultés à contenir et à lancer, et faire travailler. S'énerver trop souvent, en perdre un peu sa voix, sa crédibilité. S'énerver trop souvent, mais savoir respirer, et se dire qu'on finira bien par y arriver. Qu'on fera autrement, mieux, la prochaine fois. Apprendre à couper court, à ne pas discuter. Ne pas céder, par fatigue ou par enthousiasme, par flemme ou par angoisse. Tenir la position.


Mais, le garçons aux capuches multicolores est arrivé, à la presqu'improviste. Il m'avait appelé, quelques jours avant, pour proposer de passer. Assez tôt pour se réjouir à l'avance. Assez tard pour avoir dans le corps la sensation sautillante des fêtes imprévues. Il y avait dans sa venue de la douleur et de la distance. Il y a eu dans ces jours tellement de mots. Des mots à la fumée de cigarette dans la petite cour et des mots au curry, des mots à la gaufre, des mots au café, des mots dans des magasins et sur des pavés, des mots au bord de l'eau, et des mots dans un recoin du bar à vin. Il y a avait toujours cette douleur, cette envie d'être ailleurs, mais au milieu des bleus, des pollens de douceurs, du moins je l'espère. Pour faire des pieds de nez au sort, on a fait des bulles, bu du Bourgogne à la paille dans des gobelets d'anniversaire, fait des jeux de mots débiles, et visité la ville avec une manifestation. On a regardé le drapeau CGT en face de la plaque Rue de la Banque. C'est un garçon à belles discussions. Un sacré mystère, les souterrains de la vie qui mènent d'un trottoir du hasard vers le Turk's Head à ces discussions là. On s'est rencontrés dans la rue, et il a fallu du temps pour mettre les armures au placard, se découvrir un peu, se parler pour de vrai. Il a fallu du temps, quelques villes d'Europe, de l'humour très noir, un peu de pluie, et des chemins de nuit. A., il a la douceur mi-petit beurre mi-speculoos. Quelque chose de fondant et de pétillant, de sa petite tête endormie à ses grands éclats de rire. Il sait écouter comme personne. Ce ne sont que des bribes de la beauté d'A. Ca fait cliché mais c'est si vrai, c'est un ami, un grand A. Mais la gare arrive au matin. En repartir sans avoir pris le train, c'est toujours étrange. Je passe dans les petites rues du soleil plein la vue. La lumière, et le vent, au matin dns la ville, ça lasse les yeux humides. C'était bien.


Mais fin de semaine affolée dans la copropriété. Connaître les voisins autrement qu'en se croisant dans le couloir ou qu'en descendant les poubelles. Parler de Grèce antique, boire de la chartreuse. Finir par mettre une chaise et une lanterne dans la cour. Appartenir aux lieux, un peu plus. S'approcher des gens un peu mieux. 
Mais le lendemain, il y a des portes grandes ouvertes et des yeux mi-clos. Le samedi, au boulot, des soupirs plein le corps. A défaut de motivation, parler longuement avec les collègues de Lettres, dire des bêtises et des pas-bêtises. Parler de livres, faire comme si je n'étais pas du tout ivre. Penser subitement qu'il sera dur de devoir tout recommencer ailleurs à l'automne. Penser qu'il y a des gens, peut-être que j'aimerais bien revoir, même dans les vies d'après. Et si je dois filer au lieu d'aller prendre le soleil dans le jardin de Ma-A, il semble que ce n'est que partie remise, encore une fois

Mais, aller dans le midi, vers ceux qui attendent. Dans cette maison d'aïeule, il y a un puit en pierre, et une grande cour. Les outils sont tordus, ont été façonnés avant la standardisation. N'ont jamais connu le plastique et les caisses de Mr Bricolage. Le métal pousse joyeusement sa rouille. Le bois se déforme sous le vent. Les peintures s'écaillent. Il y a de larges pièces vides. Une écurie, une porcherie. Un four écroulé où quelques poules ont habité. Il y a un escalier bancal, dehors, vers le grenier. Le portail bleu porte toujours une plaque de fer où s'étale en lettres calligraphiées le nom de jeune fille de ma grand-mère. Est-ce pour ne pas oublier qu'ici, des générations de chardons ont vécu et que nous avons déserté ?  C'est pas souvent qu'on est tous là. Presque, sauf le frère et la très belle soeur qui s'écossent encore. Il y a ce bruit des enfants surexcités d'être réunis, les trottinettes qui claquent, les jeux qui prennent le soleil. Il y a la petite Nomn, avec ses airs d'adulte qui dit "au revoir messieurs dames" en entrant par la porte en bois. Ela. grandit outrageusement, longiligne, coquette. On sent les premières épines de l'adolescence quand son père la taquine. Ron se jette avec fulgurance dans chacun de ces instants. Et Jul me parait insaisissable entre ses yeux malicieux et son calme sérieux. Chanter les petites grenouilles de Mélie et se cogner au son des artifices craquants et frétillants. Promettre des boucles d'oreilles et des visites pour que ce soit plus facile, de partir.


Mais, je ne l'ai pas vu filer. C'était comme des morceaux d'été, comme rouler dans le bleu et dans le jaune, avec la main au dehors, pour pendre les vagues de vent. Avec cette odeur des cheveux, plus clairs, enfourchés de rayons.

Mai, il parait. Je crois que c'était mai.








samedi 26 avril 2014

Pas Fragile


J'allais faire comme souvent, un billet avec rien, avec les rayons de soleil et de vélo du printemps estival, avec le jaune outrancier des champs de colza, l'ombre réjouie des lunettes de soleil et le contraste des violettes sur les murs de pierre. J'allais vous parler des heures de route, pour regarder passer le jour et la nuit en compagnie des Têtes Raides et des Ogres, dans le secret le plus complet.

"J'veux pas savoir / j'veux pas connaître la suite / Et soit je m'arrête / soit je m'implique / On voudrait bien qu'il arrive quelque chose / [...] / Casser la routine pour que la roue tourne / Pas rater le tir et repartir pour un tour  /// Mais parfois on recule... "

Les hasards de l'instinct que disent la carte aperçue aujourd'hui, 'Dance without knowing the next step'. La joie dont j'ai parlé mille fois, celle des nouveaux horizons, fussent-ils petits et tout proche. Une rue jamais prise, un champ jamais vu, un nom sur la carte, pas remarqué. Pensant à ce cours de philosophie sur la caresse et la danse.

"Elle se lève à l'ouest / en se prenant les murs"

Puis, un cauchemar. Le deuxième de la sorte. Le deuxième avec un homme, avec des gens, avec une lettre qui n'arrive pas et des paroles banderilles. Le lendemain, sur le site, il y a trois jours de juin qui brillent, trois jours à promesses et la frustration de savoir que non, que pas, que rien. Qu'il y a bien des univers parallèles qu'on ne touchera pas du doigt.

"Jusqu'où petite / tu repousses les limites / du "ce qui ne tue pas" / ne rend pas comme tu crois / plus forte à chaque fois"

La fin du monde qui s'ensuit, d'avoir le bras trop court et les bas effilés. La fatigue sous le marteau des questions qui se font affirmations. Peut-être que finalement, le jaune des colzas ne suffit pas. Que les chansons qui roulent de mes lèvres, que l'ombre qui défile non plus. Qu'il faut pouvoir en plus les hurler à d'autres, les étirer entre ses mains, se les tatouer pour plus tard. Les garder.

"Les enfants des autres qui courent sur la plage / les ballons, les châteaux, les nouveaux paysages / la foule, les villes et les aires d'autoroute / la lumière qui rend beau, les poèmes à trois sous / ça sert à rien..."

Les garder, dans des bocaux pour revoir plus tard et mieux les cuisiner. Les conserver dans l'huile, dans la saumure. Laisser fleurir le goût de ces moment jusqu'à ce qu'à la place des bourgeons il y ait des étendards. Les laisser dans l'ombre, dans un tiroir, où ils passeront peu à peu, changeront de couleur.

"Le rouge sur mes lèvres, le rouge que je bois / Le travail et la fièvre que personne ne voit [...] / Les moments précieux certes ponctuels / les étoiles pour une fois que l'on voit dans le ciel / ça sert à rien..."

Les moments de présence, il faut les glisser entre des pages de dictionnaire. Parce que c'est sur, sans qu'on n'y voit rien, ils nous changent les mots, ils leurs donnent des taches et des couleurs. Ils bavent sur nos phrases, il les sillonnent et les usent. Et voilà qu'un jour, en ouvrant à la lettre C. un nom est barbouillé de Colza. Le moment, lui, a séché, mais son odeur flotte dans l'air encore un peu. Sous sa douceur passée, il rappelle combien il a été vif et fringant.

"Et les bulles et les bals / les paillettes et les danses / nos costumes qui font foire et nos belles révérences / ça sert à rien / ça sert à rien de nous mettre / ta plus jolie robe / d'avoir le coeur à la fête / optimale, optimum / si c'est pour rien..."

Ou alors, il faut leur laisser les pieds dans l'eau, dans la terre. Si on n'a pas le choix, dans des vases ébréchés, pour mieux laisser passer la lumière. Les laisser défier le temps, les gorger encore de vie. Bien sur que le temps passe et que ça meurt et tout et tout. Mais ça n'empêche les instants de présence d'être sans mesure et donc sans fin. Pas sur cette espèce de ligne de fer des heures, mais dans l'épaisseur des choses. Et dans l'épaisseur, il suffit de creuser, il suffit de tout ouvrir en grand. D'arroser et de laisser pousser.

"De plus jamais faillir / heureux de trois fois rien / venir à bout des dragons / et plus lâcher les chiens / ça sert à rien..."

Non, le jaune des colzas ne suffit pas. Et si je veux le garder, c'est pas tant pour garder, en vrai. J'y connais rien en bocaux, en congélation, en photographie, en cryoconservation, en enfermement.  J'ai pas les poings qui ferment assez. J'aime trop laisser les trains passer sous mon nez, et les gens me doubler. C'est plutôt de nourrir. Parce qu'en pleine mer, quand on cherche où aller, c'est trop dur de tenir trois secondes d'obscurité si on n'infuse pas en plein l'éclair du phare.

"Et plus lâcher les chiens / ça sert à rien
Si y'a personne"

Non le jaune des colzas ne suffit pas, si on ne peut pas l'étirer assez. Si on peut pas en filer des morceaux aux autres, si on peut pas en filer des frissons à l'unisson. Même en décalé, même pas pour les mêmes raisons, même autrement. Si on peut pas s'en gaver ensemble, comme le beurre qui transperce les croissants à pointe de sel du dimanche matin. La présence, la beauté, tous ces trucs là, ça donne pas vraiment envie de se goinfrer dans un coin. Même quand on s'en délecte seul. Et je crois que Proust, quand il parle des clochers de Martinville, il ne dit pas autre chose. Il y a des choses au dehors qui viennent nous provoquer, en duel. Qui révèlent ou qui aiguillonnent un désir. Et puis au milieu de tout le reste, il y a l'envie de conserver ces moments là, et de les partager. De les extérioriser enfin, et de se délivrer de leur étrange pouvoir.

"Elle ouvre la porte et la brèche"

Mourir un peu ce soir là, sous l'impression de ne plus pouvoir écrire. Ça perce quelque chose, juste au coeur de la joie. Voilà que ça bave partout, sur les violettes au mur et sur le camaïeu de verts.  Tout devient grossier, niais. Ce jaune colza, quel vulgaire. Et à quoi bon de toute façon ? A quoi bon la joie et les routes, les violettes et le reste, si je ne peux pas l'écrire, comme ça ou autrement ? Le soir, je mets très à longtemps à me refaire un masque pour aller boire un verre. Comment on explique ça, qu'il y a un précipice là où tout le monde ne voit que de l'opulence. Comment on explique que quelque chose semble se tarir, se dessécher, oui, pour un cauchemar et pour trois jours ratés ?

"Tu sais bien que la bohème c'est parfois un temps de chien"

Après, se remettre un peu. Se forcer à écrire, à piller le temps que je n'ai pas. Commencer à finir un peu les squelettes. A mettre des murs dans ma tête. A faire des grands espaces, des canyons, des ciels pleins de silence pas débordés par le travail. Ca tire, c'est douloureux et pas très efficace. Le collège ne cesse de sortir par tous les pores. Oui, c'est ça, mes murs sont poreux. Ca sonne beaucoup trop comme peureux.

"Désolée pour l'bordel / désolée pour l'retard / désolée d'me faire la belle..."

J'ai de l'aide, pour créer de l'espace. Il y a la visite de la chère S., nos conversations toutes libres et un peu étonnées de l'être, une géante qui avance devant les immeubles, des dents de lion à souffler au bord du fleuve, une machine à écrire, et l'herbe du parc sous la peau. Puis, la vacance et son pluriel,qui amène son lot de famille, de routes, de sommeil et de livres. Qui amène un soir, un cher passereau vient se poser sur ma branche quelques jours. Avec elle, se retrouver avec facilité et calme. Sans besoin de meubler tous les moments de parole. Accepter que mes phrases se cassent la gueule et que l'accent soit moins digeste que le curry végétarien. Se mettre en marche, aller au bout du monde (si vous vous demandiez, au bout du monde, il y a des cascades, beaucoup de pissenlits et de la pierre d'un gris divin. C'est un cirque de forêt, le bout du monde), aller au dessus du bois des fées. Manger un peu trop, mais cuisiner ensemble. Pique niquer devant les vignes, ébahies, sur des tables de pierre et de bois. Et c'est plus léger, de ne pas écrire, parce que, la beauté de ces jours se partage d'un geste, comme le chèvre quand on n'a pas de couteau.

"Quand j'serai une fille / avec des jambes de gazelle sur des talons aiguilles / je lâcherai je lâcherai mes béquilles / Je me lâcherai me lâcherai dans le vide"

C'est toujours le dernier soir qu'on se dit les choses moins évidentes. Et c'est bien, la légereté du lendemain. De savoir sous la tristesse, sur le seuil de l'appartement ou sur le quai, qu'il ne reste rien à ajouter pour le moment.

"Hier j'ai sorti mon corps tout lourd / je l'ai baladé dans la vie"

Celar m'a envoyé un message, si vous saviez. Comment est-ce qu'elle fait pour toujours rappeler les morceaux de moi dérivés au loin ? Plus généralement, Passereau qui me parle des mots, et S. aussi, Celar qui sait, en espagnol, qui me le dit, et si Celar sait, je la crois.

"Je marcherai dès lors bien plus légère"

C'est vrai, je le dis vite et en tremblant, la peur en gorge d'être prétentieuse, mais c'est une évidence.
presquepoète
Passerau reparti vers sa maison, vers lui, les chevaux, le chat, les poules, quelques elfes et quelques fées, sans doute. En Ecosse, ils se retrouvent tous ce soir, sans moi. C'est vrai aussi, ce soir je suis triste. J'écoute l'album de Buridane dont j'ai parsemé ce texte. Ce disque qui me parle beaucoup trop pour être honnête. Une chanson est venue me frapper sur la radio magique. Suivi d'une chanson de C. Dont nous avions parlé la veille avec Cl. Trop de C. et trop de coïncidences et trop de belles choses pour se laisser aller à l'absurde.  

"Je reviens debout. Pas Fragile"

Triste. 
Pas fragile.


[Tous les passages entre guillemets et en italique sont de Buridane]

jeudi 10 avril 2014

Tessons et cailloux #13 - Plongeons

Depuis que les jours ont cessé de s'écosser, et qu'il a fallu revenir aux armures de tous les jours, aux sourires et aux jeux de la voix, aux calmes forcenés et aux gestes retenus, le printemps est venu, déjà, prématuré, poser ses mains de coton sur les bras.

Il y a eu, bien sur quelques tessons, des piques fichées et sanglantes, des questions en forme de crochets métalliques, des détours de la cheville et des entorses à l'agrément intérieur. Il y a eu des plans contrariés. Une retrouvaille attendue est passé sur le quai sans s'arrêter.

Mais beaucoup, beaucoup de cailloux. A défaut du voyage, il y avait Mélie dans Marue, quand je suis rentrée du travail. Amélie, devant la porte, étrange et évident. Bière en terrasse, rencontre surprise, gloutonnerie gluten et Yogi tea à la lueur du réverbère d'en face. Au matin, on se départ, sur la même aire que la dernière fois. Elle a ses couleurs à l'eau dans le sac, son sourire sur l'épaule. Moi aussi, même si ça pince les cordes submersibles, de ne pas partir ensemble, avec Bertrand Belin et du chocolat aux graines. A la place, je profite du temps pour une visite à la grand-mère. La cheville tappe des pieds sur la peau, fatigue bien trop vite, mais c'est bien, cet imprévu là, la tarte au fromage dans la cuisine qui a vu passer des générations. Et puis, au retour, dans la cuisine, il y a les speculoos de chez Dandoy. 


Tout a l'odeur du chlore. Qu'elle est lointaine, cette sensation de nudité partielle et des doigts de pieds recroquevillés sur la faïence (qui n'en est pas). Scanner le bassin du regard en cherchant la ligne la plus vide et puis, se lancer dans le mouvement. Les muscles des bras se rappellent à mon bon souvenir "On était là, nananèèèère". Il y eut un temps où je nageais si aisément. Le crawl, sur des centaines de mètres, ne savait me fatiguer. Il faut reprendre du début. Brasser de l'eau comme on brasse de l'air, sans résultats, essayer de ne pas vouloir aller plus vite que la mécanique. Dans les petites douleurs immanquablement créées par les frictions avec le monde, l'euphorie aussi de cette rencontre à étincelles. Sur le chemin du retour, il fait beau, j'achète une tarte au citron. Et je trouve le nom du prochain recueil. 

Un soir, après les vacances, je vais dans la librairie rouge. Celle qui fait que je sens que j'habite cette ville. Je n'y ai pas de proches, mais la libraire et la dame du salon de thé me connaissent. C'est un signe qui ne trompe pas. Dans la librairie rouge, je ne connais personne, sauf la dite libraire, qui me sourit, parce que je m'origamise en petit corbeau sous l'inconnu, moi qui entre le noir aux robes et le rouge aux lèvres. Dans les mains, des pochettes, des papiers, des livres. Dans le cercle, c'est de la poésie, qui se dit, qui se lit, qui se trémousse et qui se rit. C'est de la poésie que l'on se donne, entre inconnus, de la poésie qu'on rompt et qu'on repasse, qu'on goûte et qu'on fricasse.

Le même soir, après la poésie, les rues m'emportent vers les co-pins-co-llègues qui m'attendent avec une bouteille de vin blanc. Je suis claquée et je mets du temps, toujours, toujours, à démasquer, à laisser tomber les bras et à poser les boucliers dans les poches. Mais n'empêche qu'il y a sous l'air de n'y pas toucher, des questions de prénom et de voyage à l'étranger. Avec deux nous irons, le lendemain, en promenade. Comme la piscine, j'avais oublié ce que ça faisait, d'avoir des gens juste à côté avec lesquels se balader, des gens à qui donner rendez-vous pour dans quelques heures plutôt que quelques mois. C'est dingue ce qu'on oublie, dès qu'on a passé deux trois vies, pas pareil. Deux trois lits, deux trois rues, deux trois villes. Deux trois éternités, à transitionner, d'un mois à l'autre, d'un soi à l'autre. Comme ce vent là fait les mains rêches et comme il faut frotter longtemps pour retrouver dessous les cellules mortes entassées, un semblant de peau et de sensibilité.

La poésie et le vin blanc, dans le même soir, ça ressemble sérieusement à un "ici". Et pour repiquer celui-ci, je ravale des façades, je maquille les murs, remodèle les espaces, réincarne le visage. Parfois je me rappelle que les pinceaux de maquillages qui traînent dans la salle de bain ressemblent à l'abdication de tout ce que j'ai toujours dit ou fait. Peut-être que ça l'est un peu et que je me le cache. Mais ce que je vois, quand le teint revient, que le fard s'étire jusqu'à se fondre, quand le crayon pointille et rayure, et que le mascara frôle les cheveux de mes yeux, ce que je vois, en vrai, c'est la couleur. C'est une réorganisation de ma propre carnation. Un peu plus d'unité. Un peu plus de contraste. Du bleu et du jaune juste au bout du doigt, comme quand on se cogne mais en plus vif. Et le rouge. Bon sang, ce rouge aux lèvres qui dit enfin ce que j'ai toujours senti au dedans. A mordre et à rire, outrageusement. Il ne s'agit pas de faire joli, en vrai. Il s'agit une fois de plus d'être sur la même longueur d'onde que les palettes du dedans. Il y a des jours sans rien, les boutons obstinément ouverts, les cellules à crue sur le monde. Et puis il y a des jours à souligner. 

Un collègue discret, que je croise rarement (mais qui m'intrigue beaucoup, et qui m'impressionne un peu par la finesse de ses traits comme de sa pensée) parle de la nécessité qu'il y a à ce que nous retrouvions notre voix, à ce qu'on ne devienne pas des machines à séquences, à ce qu'on n'oublie pas que la littérature est d'abord... de la littérature, et non un réservoir à procédés. Il faut qu'il y ait du sens. OuiOuiOui. Mais oui. Je me suis sentie moins seule et moins coupable dans mon regard (naïf) sur le métier.

Il y a ces heures là, toujours les mêmes, à rire de rien, de fatigue et de gourmandise. Avec ce rire nerveux qui m'agace un peu et me donne des airs de greluche.  Féliiiiixe, mais que tu es nunuche. Comme l'été où j'avais pensé "Oh, Félixe, mais... tu badines !"

Au bout du fil les derniers jours, il y a eu Celar et il y a eu S. On a parlé en pelotes de lavielamour, de poésie, de voyages, de festival, de l'été à venir et des semaines prochaines, de femmes, d'hommes, de départs et de bouleversement, de poésie l'ai-je bien dit ?, de théâtre, de routes, de maisons d'édition, de traduction, de marche, de jardins et de temps, ensemble, vraiment. 

Et puis dimanche, au niveau de l'eau, comme en vacances, j'ai pris le carnet bleu et juste au bout, dans les rayons et
le son de l'homme qui jouait de la clarinette debout dans l'herbe, un poème est arrivé. 

Depuis le pont, bien à l'abri, se surprendre à plonger.