mercredi 13 janvier 2016

L'oeil de la nuit

J'aime la nuit.

J'aime la nuit de cette manière avide et déraisonnable. Follement.

Rassurée par son grain de peau velouré, y frotter la joue comme font les enfants sur les mains des aïeux. Fascinée par ses frusques sombres déchirées de lumières artificielles, se laisser déshabiller, habiller, envelopper, recoudre. Lui être attachée.
Amadouée par les recoins obscurs où l'on peut se cacher, partir s'y perdre pour s'apercevoir qu'on en revient les contours bien dessinés. Les limites nettes et la présence plus ferme.
Gourmande de ces heures que l'on dit creuses où tout peut enfin résonner, laisser le jour revenir par bribes. Elle, elle bricolera le puzzle.
Ivre de silence.
Éperdue.
Goulue, vorace de tant d'espace offert par ceux qui dorment, éclater enfin sans avoir peur d'égratigner personne. Se sentir libre d'être colorée, lumineuse, légère. Heureuse, même pourquoi pas. Avoir le droit d'être à la fois immense, énorme et belle, sous l'œil qui ne se ferme pas. Se sentir forte, se savoir juste. 
Insaturable du bleu - vous savez, ce bleu qui l'annonce, la nuit, ce  bleu irrésistible contre lequel les lampadaires viennent se blottir dans une évidence qui souffle tout autour.
Assoiffée des pépiements d'oiseaux, faire des clins de l'oeil, invisibles. Se souvenir que ce n'est pas nouveau le festin de sons perchés. Déjà Dublin, rentrer en marchant, longuement, très très tard, le corps coulé dans Bird Avenue comme dans un nid, à faire un rythme, du bout des semelles, pour accompagner leurs chants - et des danses.
Affamée de cette étreinte à nulle autre pareille. 

J'aime la nuit. 

Follement. de cette manière avide et déraisonnable. 

Abandonner alors les bonnes résolutions, les organisations rigoureuses. Déposer ma raison au pied de ses centaines d'autels . Se laisser conquérir par son appel insistant.Par l'oeil toujours, cet oeil si doux que je ne veux pas le fermer. Ne pas résister à ces bras qui me portent dans les taches les plus difficiles : les copies, le tri, le ménage, les aveux, l'écriture. Se foutre que ça pique, que ça heurte, que ça fatigue, au matin, tellement ça vaut le coup. Me les garder dans un coin des poumons, les nuits sublimes dont personne ne saura rien. Accompagner cette soif inextinguible des ciels glacés de l'hiver comme des nuits à étoiles. Avec ou sans étole, avoir l'audace de s'inscrire dans la ville. Succomber à ce cher cher cyclope. 
Vivre, enfin. 

J'aime la nuit follement. De cette manière avide et déraisonnable que je fuis chez les êtres.  

Un jour, peut-être, faudra-t-il que je l'abandonne.Que je m'y abandonne, que je délaisse le festin.
Que j'apprenne à fermer l'oeil de la nuit.

Un jour, peut-être.
                                         Pas aujourd'hui.



2 commentaires:

Ginette Fanfiole a dit…

Je me souviens, ces nuits allongées à la seconde la seconde, à tout, à rien, recopier mille fois la même page dans le même carnet pour corriger un mot, une virgule, se tromper et reprendre. La découverte du temps étale et rien qu'à soi, volé aux diurnes exclusifs.
Profite ! Avec l'âge les yeux se ferment, le jour pèse de tout son poids et le sommeil remporte jour après jour sa bataille.
Les yeux piquent avant l'heure qu'on voudrait. La liberté s'éloigne d'être juste qui on est.
Elle reviendra, autrement.
A quoi bon y penser d'avance ? Le temps fait son œuvre et nous en faisons partie.
Amicalement,
Tous mes vœux de nuits étoilées.

Félixe Blizar a dit…

Merci de partager des bribes de tes nuits.
Je prends le conseil...
Amicalement
Tous mes voeux de libertés nouvelles ou redécouvertes...