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mercredi 27 novembre 2013

La Rapporteuse #12 - Nocturne en cris majeurs

"Et toi, nuit, nuit pesante, nuit bruissante de cris étouffés et de luttes, nuit grouillante du bond de toutes les bêtes qui se pourchassent, qui se prennent, qui se tuent, attends encore un peu s'il te plait, ne passe pas trop vite... O bêtes inombrables autour de moi, travailleuses obscures de cette lande, innocentes, terribles, tueuses... C'est cela qu'ils appellent une nuit calme, les hommes, ce grouillement géant d'accouplements silencieux et de meurtres. Mais je vous sens, moi, je vous entends toutes ce soir pour la première fois, au fond des eaux et des herbes, dans les arbres, sous la terre...Un même sang bat dans nos veines... [...]je pousse avec vous le cri obscur."
Médée, Jean Anouilh

"Vous êtes ces deux femmes : l'une écrit, l'autre chante. Tu vois ces chaussures ? Nous les avons prises cette nuit au pied des cadavres "
Incendies, Wajdi Mouawad


"Ecoute 
Cette nuit

Ne confonds pas 
Le silence
Avec l'accord"
 *
"N'éteins pas tout à fait

Le noir
Serait trop fort"
Requis, Guillevic

"En ce matin nordique,
le soleil essuie ses vitres
de la poussière de la nuit
en écartant les nuages épais. 
Il lache ses cheveux
qui tombent avec douceur
sur les épaules de la ville noyées de brume
comme un chale de dentelle
tissé par les femmes de l'usine
et les grands-mères"
La robe froissée, Maram Al Masri


jeudi 6 septembre 2012

La Rapporteuse #11 René Guy Cadou

L'étrange douceur

Comme un oiseau dans la tête
Le sang s'est mis à chanter
Des fleurs naissent
Que mon corps est enchanté

Que je suis lumière et feuille
Le dormeur des porches bleues
L'églantines que l'on cueille 
Les soirs de juin quand il pleut

Dans la chambre un ruisseau coule
Horloge aux ruisseaux d'argent
On entend le blé qui roule
Vers les meules du couchant

L'ai est plein de paille fraîche
De houblon et de sommeil
Dans le ciel un enfant pêche
Les ablettes du soleil

C'est le toit qui se soulève
Semant d'astres la maison
Je me penche sur tes lèvres
Premiers fruits de la saison. 


*


Je t'attendais ainsi qu'on attend les navires

Je t'attendais ainsi qu'on attend les navires 
Dans les années de sécheresse quand le blé
Ne monte pas plus haut qu'une oreille dans l'herbe
Qui écoute apeurée la grande voix du temps


Je t'attendais et tous les quais toutes les routes 
Ont retenti du pas brûlant qui s'en allait 
Vers toi que je portais déjà sur mes épaules 
Comme une douce pluie qui ne sèche jamais


Tu ne remuais encor que par quelques paupières 
Quelques pattes d'oiseaux dans les vitres gelées 
Je ne voyais en toi que cette solitude
Qui posait ses deux mains de feuille sur mon cou


Et pourtant c'était toi dans le clair de ma vie 
Ce grand tapage matinal qui m'éveillait
Tous mes oiseaux tous mes vaisseaux tous mes pays 
Ces astres ces millions d'astres qui se levaient


Ah que tu parlais bien quand toutes les fenêtres 
Pétillaient dans le soir ainsi qu'un vin nouveau 
Quand les portes s'ouvraient sur des villes légères 
Où nous allions tous deux enlacés par les rues


Tu venais de si loin derrière ton visage 
Que je ne savais plus à chaque battement
Si mon cœur durerait jusqu'au temps de toi-même 
Où tu serais en moi plus forte que mon sang.



René Guy Cadou

dimanche 22 janvier 2012

La Rapporteuse #10

Pendant que j'infuse ces derniers jours dans la ville familière, je vous envoie ces sculptures de silence découvertes dans le bruit :


"[...] Si je ne m'éveille
Repue de tous mes rêves
Festives écorchures."

"Quand la nuit consent à me parler
C'est à la lame
Qu'elle émince
Les lieux de certitude
Qu'elle mutile
Les aimés en solitude"

Ananda Devi, Quand la nuit consent à me parler, Editions Bruno Doucey



mercredi 13 avril 2011

La Rapporteuse #8 La marelle

"La marelle sur le trottoir pousse pousse mon caillou noir 
La marelle s'ennuie le soir quand les enfants sages font leurs devoirs
La marelle sur le trottoir à la craie rose sur goudron noir
La marelle sur le trottoir qui raconte sa petite histoire 
La marelle nous donne l'espoir d'aller jusqu'au ciel sans jamais s'assoir 
Ppousse pousse mon caillou noir depuis la terre il faut bien y croire 
La marelle sur le trottoir les gens marchent dessus sans la voir
A la craie rose sur goudron noir elle s'effacera comme les histoires 
Quand la télé brille le soir pour la marelle il n y a plus d'espoir"
 Anne Sylvestre
D'abord, parce qu'il va y avoir la Fête du livre jeunesse de Villeurbanne ce week-end et que j'ai hâte. 


Ensuite, j'avoue, je connais presque par cœur Les Fabulettes en couleur d'Anne Sylvestre. 

Outre que j'y ai passé des heures, de la joie, de l'émotion, parfois des larmes
Outre que chaque chanson me rappelle confusément qui j'étais il y a des années
Outre que le corps est parfois tout ce qui me raccorde
Outre que j'aimerais ne pas penser à Proust en disant cela
Outre que la plume d'Anne est fabuleuse
Outre que les enfants n'y sont pas pris pour des demi-êtres, incapables de profondeur et de mélancolie...

Je viens de réaliser combien il y a dans cet album des traces de ce que je suis. De ce que j'étais. De ce que je ne savais pas que j'allais être. Et la marelle. J'ai écrit sur la craie ces derniers mois. Je n'avais pas fait le lien, pourtant tout était là, déjà plein, et il a fallut tout réinventer, se faire ré-éclore, se réapproprier sans cesse. Je pourrais dire pareil pour la danse, la sororité. je comprends mieux pourquoi cette photo sur le mur jaune, face à mon bureau. Tout était écrit, pas pareil. Les intempéries, le temps effacent et puis, cela revient, autrement, quand même. Comme si c'était nouveau. Et ça l'est. Cela revient, chaque fois. Différent. Pareil.
A la craie.

jeudi 10 mars 2011

La Rapporteuse #6

"[... ] j'avais beau n'être qu'un cordonnier, je portais monocle et j'avais une canne à pommeau d'argent, c'est qu'en ce temps là tout le monde voulait ressembler à un compositeur de musique ou à un poète, tandis qu'aujourd'hui c'est le contraire, à présent tous les écrivains se font photographier habillés en voyous, un jour mademoiselle, j'ai vu un écrivain américain, quelque chose d'épouvantable un phénomène comme le comte Zelikowski qui était célèbre pour sa brutalité, ou bien tenez [...]"
Cours de danse pour adultes et élèves avancés, Bohumil Hrabal.

Un souffle maintenu, soutenu, encore par la virgule, un humour tout en clous, sans silence, sans limites au regard.
Et pourtant.

vendredi 18 février 2011

La Rapporteuse #5

"Soldat sans joie va, déguerpis // L'amour t'a faussé compagnie"

Bashung, "Fantaisie militaire" sur l'album du même nom.
Voilà, c'est un des albums de Bashung que je préfère, mais je n'avais jamais vraiment remarqué cette chanson. Et puis je l'ai réécoutée dans le train. Réécoutée encore.
Et la manière dont tout part après cette phrase est... pfffff mais pffff. Comment vous dire ?
Combien d'histoires d'amour ont commencé dans le train ?

samedi 12 février 2011

"L'enfance est un couteau planté dans la gorge"

"[...] On ne le retire pas facilement". Wajdi Mouawad

Je parle beaucoup de films et c'était pas prévu mais que voulez-vous, ils viennent me tirer par le cou, par la gorge, par la manche et le ventre.

Cet après-midi avec C. nous sommes allées voir Incendies, film de Denis Villeneuve, tiré de la pièce de Wajdi Mouawad. Je ne connaissais pas du tout. Du tout.

De la stupeur. Tout se ferme, le souffle est brisé. Les yeux, écarquillés, n'ont pas le temps de refuser les images.
Tout mon corps était tendu.
Lapiazée. 

Il est étrange, en vous écrivant, de constater que la chanson que j'écoute a pour refrain "What would your legacy be ?" Et que ça colle. Bref.

Au silence de la fin, j'ai l'impression de m'écrouler, de réaliser que mes muscles ont subi les 2h sans que j'en sois consciente. Alors les membres tremblent.
Tout se met à résonner. L'horreur. L'amour. Les cicatrices.
Sortir de l'étonnement profond est douloureux. Heureusement qu'elle est là et qu'on marche et qu'on parle. Il faut que le souffle revienne.

La fin de l'après-midi fut douce. 

C'est une de ces journées à plusieurs journées. Ce matin, je suis allée écouter JP Siméon et Yves Bonnefoy discuter à la fête du livre de Bron. Des voix. Une fugace rencontre. En attendant je lisais une interview miraculeuse, hystérisante de Jeanne Benameur. Vous ai-je déjà parlé des livres de Jeanne Benameur ?

En une journée j'ai l'impression d'avoir trouvé des clés, des ouvertures à des questions qui me squattent depuis un bail. Sur lesquelles j'avais tâtonné, préparé le terrain, huilé les serrures, mais qui s'ouvrent enfin clairement, entre Benameur, Bonnefoy et Incendies.

Incendies, avec la déchirante Lubna Azabal, l'héroïne d'Exils de... Gatlif.

Vous aussi vous avez l'impression qu'il y a des choses qui se bouclent et se croisent et s'entr'éclairent sans cesse ?

mardi 8 février 2011

# La Rapporteuse 4

"Qu'importe l'emplacement ! Partout l'humanité est en cause et ce cortège n'a pas de fin.
Dans chaque corps atteint tous les corps gémissent. Tous les corps sombres, rejetés par les forces aveugles, dans le même abîme."
Andrée Chedid, L'Artiste et autres nouvelles, "Mort au ralenti"

C'est dans ce recueil que je l'ai découverte, c'était en troisième. C'est S. qui me l'avait offert à la fin de l'atelier théâtre sur la Révolte. Beaucoup de gens et de choses sont parties depuis. Cette nouvelle, puis d'autres, puis des poèmes sont restés. Merci.

"Avec mon sang aux mille oiseaux
J'ai marché tout au long de la terre
J'ai renié le temps
J'ai su parler à l'étranger

Avec mon sang couleur de jour
J'ai dit oui à la mort et à son innocence
J'ai refusé la nuit."

jeudi 9 décembre 2010

La Rapporteuse # 3 mais pas que... Crépitements

"Quand vous me rendrez visite
  Oh, n'arrivez pas trop vite
  De votre pays si loin
  S'il vous plait, quoiqu'il arrive
  Mon ami de l'autre rive
  Surtout prévenez moi bien
  Annoncez votre venue
  Il faut que je m'habitue
  A l'idée de vous revoir
  C'est si bon de reconnaître
  L'écriture sur la lettre
  Que l'on vient de recevoir
  C'est si doux de la relire
  De la respirer, de rire
  En tournant dans la maison
  Et s'asseoir soudain plus calme
  Pour approcher de la flamme
  Ses ailes de papillon
  Je regarde la fenêtre
  Où vous allez apparaître
  J'y cogne comme un oiseau
  Un bruit de pas qui approchent
  Et soudain contre la cloche
  Vos trois coups comme un cadeau
  Tout cela que j'imagine
  C'est un ruisseau qui chemine
  Dans le désordre du coeur
  Permettez que j'en profite
  Après tout ira si vite
  Quand viendront le jour et l'heure
  S'il voue plaît quoi qu'il arrive
  Mon ami de l'autre rive
  Surtout prévenez-moi bien
  Non, n'arrivez pas trop vite
  Quand vous me rendrez
visite
  De votre pays si loin"



Cette chanson de Michèle Bernard me trottine dans la tête alors que j'ai envie de battre des mains, des pieds. Peut-être même de ma laisser aller à un petit cri aigu de fille. hiiiiiiii. 
L'attente. 

Joyeuse.
J'aime les surprises, ne vous y trompez pas. Mais sentir venir la joie des retrouvailles, l'impatience, et me coucher le sourire aux lèvres en pensant "ça y est, c'est demain"... c'est... hiiiiiiiiiiii.

jeudi 25 novembre 2010

La Rapporteuse #2

"[...] aller jusqu'au bout de mes déchirements, jusqu'à leur tendresse."

"Il faut s'habituer à finir plus sans finir. ce n'est pas facile."



Nicolas De Staël
Lettre à J. Dubourg

mardi 2 novembre 2010

La Rapporteuse #1

Parce que y'a tellement de choses que d'autres ont dit, écrit, crié bien mieux que moi, j'ai envie de me faire ma rapporteuse...
Revu La Haine de Matthieu Kassovitz :


"C'est l'histoire d'une société qui tombe et qui au fur et à mesure de sa chute se répète sans cesse pour se rassurer : "Jusqu'ici tout va bien, jusqu'ici tout va bien, jusqu'ici tout va bien..."  L'important c'est pas la chute, c'est l'atterrissage."