dimanche 16 mars 2014

Ecosser les peurs et les mots #1

En attendant un peu à l'arrêt, j'ai fini par monter dans un avion pour aller prendre l'air, voir ailleurs (si j'y étais), retrouver les très chers. Avec cette excitation des départs, ces petits suspens ferroviaires (un seul train peut me permettre d'arriver assez tôt à l’aéroport... oh, il est annoncé avec du retard...) qui font battre les tempes. Autant que la peur d'avoir oublié son passeport. Autant que la perspective de se voir. Autant que la disparition de l'appareil photo, la dernière fois dans le même aéroport. Autant que le décollage. Autant que tout ce qui pogote en dedans.


Je disais que les aubes et la beauté, ces deux dernières années, m'avaient sauvé la vie (oui oui). Les voyages aussi. 

Quand on en vient à se demander si l'on est encore vivant, si on n'a pas subrepticement glissé du côté de la respiration artificielle et des veines en plastiques, rien de tel que le dépaysement pour vérifier que non, ce n'est pas encore un pacemaker qui mène les jours. Rien de tel non plus pour se sentir perdu à juste titre. Pour déculpabiliser d'être chamboulé, questionné. Etre ailleurs, et avoir soudain raison de s'emmêler les mains dans les sacs, de s'emmêler les mots entre les langues, de s'emmêler les heures, la droite et la gauche, et de se prendre les pieds dans les marches. 


Alors voilà, je suis arrivée à Edimbourgh, en fin de matinée. J'avais déjà rencontré un scottish buddy vers le tableau d'affichage du hall. Je me suis callée dans un Airlink, en haut, sur la place devant la fenêtre, avec les Babyshambles dans les oreilles. Il faisait beau, ça faisait mal aux yeux, ça, tout juste, c'était bon. Ce trajet à regarder le soleil dans les yeux, à les frotter sur les murs, les pierres noircies et les maisons basses, sur les rebonds de la ville et le fond de ses creux. J'avalais tout ensemble, les petites échoppes et les magasins criards. Déjà là, l'Erasmus est venu me filer quelques coups dans la poitrine : les enseignes Tesco, HMV, les agences de paris sportifs, j'avais presqu'oublié, jusqu'à là. L'autre vie de l'Erasmus, la plus forte, celle de tous les jours. Au bout du bus, il y avait le frère, qui m'attendait.


La ville s'est déroulée sous nos pas, sous nos mots sans interruptions, oscillant entre les préoccupations quotidiennes et visiteuses. Entre une couette à acheter, des doigts pointés vers les lieux ayant inspirés Harry Potter, des bâtiments pour les cours et pour la bibine, des questions d'éthno et de socio, d'enseignement, et des bâtiments monumentaux. On a attendu qu'A. rentre, et la fête était complète. Dans les jours qui ont suivi, dans la ville, toujours ces mots, ces lieux, leur vie ici et mes pas de promeneuse, entre les nourritures denses et les jambes légères. Des bières, forcément, dans des lieux où je me sentais comme un poisson dans la Smithwicks. Des épisodes de Malcolm. Du sommeil, un peu de froid, quelques grandes discussions et des histoires de fantômes.


Après avoir rendu le minimonstruck (histoire à venir bientôt), alors qu'il était trop tard pour que le frère rejoigne son cours, on est revenu dans la ville, sous le soleil horizontal. On s'est arrêté au Tesco, pour faire des emplettes surprises pour le soir, avec A. Et là, au milieu du supermarché, voilà le déchirement entre les sautillements de jambes "Ooooh, vas-y, les penguins !" et une étrange nostalgie "tu te rappelles, les penguins ?". C'est con, je n'aime ni la nostalgie, ni les supermarchés, mais ce que ça m'a soudain ému, les rangées de boites de conserves et de pain de mie, les cheddars en plastique, les paquets de chips géants et les allées de cookies. Tous les trucs que j'ai jamais achetés mais qui faisaient partie de cet étrange quotidien. Je me suis sentie loin. Empêtrée dans le présent, avec une soif inextinguible du futur et un mouvement involontaire vers le passé. Comme tous les vieux cons, à demander comment je suis arrivée en cinq ans, d'un tesco à l'autre. J'aurais eu envie de m'asseoir par terre, et de refuser de revenir à la vie qu'il faut gagner. Je voulais juste la vie qu'on peut disperser, dépenser, claquer entre les doigts.


Dans la ville j'ai marché, seule, avec eux. On a eu la pluie, il a dit que c'était ma malédiction. Et ça se peut. Mais il y a eu l'après-midi, avec les carnets et le soleil qui tape sur les vitres des bus et mes yeux hibernants. Il y a eu les parcs et les pierres, et la bière, et la vie, la vie, sans apprêt ni limites. Oui, d'une certaine manière, la grande ville et la grande vie. La tête hors de l'eau à respirer autre chose. A Édimbourg, vouloir écrire, vouloir goûter, vouloir grimper, vouloir marcher. A Edimbourg, savoir le faire. Se gorger sans vergogne des grands espaces-temps et des perspectives au delà des persiennes. Ecosser les peurs et les mots, arriver aux envies. 

A Edimbourg, vouloir à nouveau la grande vie.










mercredi 26 février 2014

A l'arrêt

En haut des feuilles copie carbone s'étale un mot qui dit l'immobilité et l'attente. Il y a là-dessous, la perte du chemin qui détale trop vite, et la fatigue de ne plus être capable d'avancer. On peut aussi y lire l’insurrection du corps contre la marche forcée, la révolte de l'être contre l'absurde monochrome professionnel des jours. Le cerveau s'est mis à renacler, à protester contre le manque de temps, et la surabondance d'informations à traiter, en drastique décalage avec les nourritures absorbées. Il s'est mis à s'éparpiller, et puis s'est inscrit aux abonnés absents. En grève. "Je suis en rupture de stock, je ne peux traiter votre appel pour le moment" a-t-il fini par déclarer. 

L'être a voulu faire le malin, faisant fi des gyrophares chuchotant un peu partout, se réfugiant derrière quelques progrès rassurants, et s'est mis à croire qu'il allait continuer à se débrouiller, à rapiécer, à redistribuer les fonctions du cerveau à d'autres organes. Qu'il allait pouvoir être avare en sommeil encore et encore. Mais tous les voyants ont fini par se mettre à l'orange vif, et les copies carbone disent aussi cela : l'être a fini par entendre avant qu'il ne soit trop tard, à appeler le garage, et à admettre que la mécanique avait besoin de quelques ajustement et d'un refroidissement.


Au bord de la route, je flâne un instant, je me fortifie, je respire un grand coup, je fais le tri dans le jardin, et je balaie sous ma porte. Je glisse les traces du passé dans des boites à thé. Il ne faut pas se laisser aller à vau l'eau mais s'empêcher en même temps d'être impitoyable. Alors, du rouge sur les lèvres, et un ciel cerise sur le cou, étoilé de blanc. Alors des tintements aux oreilles de rétameuse semi-précieuse. Alors, marcher dans les rues pour retrouver la mécanique de la respiration. Au bord de la route, je refais force et muscles, parce que le cheminement attend dehors, et me presse. J'avance à petit pas, depuis l'intérieur de l'appartement, souvent. Je ne sais pas trop si c'est se préparer pour la course, qu'il faut, ou si c'est attendre qu'un tramway (nommé désir) ne passe pour sauter dedans à pieds joints. Je suis à l'arrêt. 

Mais au delà de l'immobilité apparente du terme et de tout ce qu'elle transporte comme culpabilité, rouille, peur, échec, honte et autres chapelets de soupirs, il y a une forme de tranquillité, et presque de confiance. Cette fois, savoir qu'il y a derrière l'arrêt une volonté réelle de continuer à mettre un pied devant l'autre. La sérénité de savoir enfin entendre le cliquetis de la machine grippée, et de savoir en prendre soin. La sérénité de savoir que la vieouioui, sans en douter. 

Je suis à l'arrêt mais ça va. Quelque part.


mardi 25 février 2014

De la dé-complexion : théorie du Djender et colère de caniveau

HEMON. - [...] Ceux qui pensent avoir seuls reçu la sagesse en partage ou posséder l'éloquence, un génie hors de pair, on découvre à l'épreuve l'inanité de leurs prétentions .
Sophocle, Antigone

Voilà, deux informations sur-relayées et sur-commentées il y a quelques temps : 
    • La défiance des parents face à l'école atteint des hauteurs himalayesques : l'idée que les enseignants apprennent aux maternelles à se masturber et les incitent à changer de genre et / ou à devenir homo  puisse être crédible en est une démonstration magistrale (on pourrait aussi développer sur tout ce que ça implique en termes de relations parents-élèves... ). Tout cela s'est fondé en parallèle sur la défiance face au gouvernement qui tenterait, en plus de détruire l'emploi, l'économie, la finance, de briser "La Famille" par le biais d'une supposée théorie du genre incitant à la dépravation, à l'androgynie, à la trans-identité (notions allègrement confondues, au passage) et menant in fine à la décadence de la civilisation européenne
    • Certains dimanche ont regardé passer des cortèges d'antis, de parfois nantis et parfois pas. Manifester, c'est s'exprimer. Mais le message n'est pas toujours très clair : contre le chômage, contre le mariage gay, contre le système fiscal, contre les difficultés du monde agricole, contre Hollande, contre ceux qui sont contre un certain humoriste... Irae, ira pas. En tout cas ça n'a pas rigolu. Les slogans sont tous plus indécents les uns que les autres, franchement antisémites, homophobes ou sexistes. J'ai le souvenir d'une parodie de manif de droite, quand j'étais étudiante, dont les slogans paraissaient ignominieux : ils n'étaient que de pâles reflets sonores de ceux entendus lors de cette dernière année. Et puis toujours la "Manif pour tous" (dont le nom écorche ma langue d'amoureuse des mots), et ses slogans tout aussi fins. 
Dans le premier cas, on voit bien qu'un simple texto crée l'information. Que l'expression "théorie du genre" que les medias remettent enfin en cause a été relayée par eux pendant des mois, parce que beaucoup on repris le langage des "Contre" sans se soucier de sa dimension fondamentalement politique. On réduit donc un champ d'étude (comment les identités de genre sont-elles construites ?) à une théorie. On grossit le trait de la lutte contre le sexisme pour en faire une lutte contre les sexes. On brouille les mots comme s'ils n'avaient pas de sens ni de précision. On amalgame, on mélange, on cuisine.
Dans le deuxième cas, la colère dissimule mal la haine, l'incompréhension, la peur et une forme de désespoir sans doute. Comme les épaves qui sombrent et essaient de planter les griffes sur ce qui demeure pour attraper un peu d'oxygène ou pour faire couler les îlots qui subsistent. On confond tout, politique, économie, fusion et intégration, ethnie, religion, sexe et genre, vie sociale, vie privée, institutions... Comme si on pouvait tracer des flèches grosso merdo et que ça suffisait à faire sens. Toujours, toujours la cuisine.
Ce qui me chagrine (au sens le plus fort du terme) c'est la dé-complexion avec laquelle ces haines recuites s'expriment, au grand jour. Avec toute l'arrogance que peut conférer l'euphorie de hurler avec la meute. Avec l'insouciance de celui qui se voit entouré et soutenu. Cela n'est pas anodin, cette naissance de la droite dite "décomplexée".

Oui, nous sommes nombreux à céder parfois à l'instinct grégaire, à nous abandonner à une certaine paresse, et à ne plus rien entendre que les cris de ceux qui hurlent en choeur, une chanson ou un slogan. A se satisfaire du diapason ou de la quinte juste, à s'y laisser couler en étant sur d'avoir raison. Je connais, les frissons de la colère ou de l'euphorie collective, l'élan que donne un groupe en marche, ou une foule qui danse. Cependant, cela n'empêche pas d'essayer de prendre du recul, de regarder les choses avec sang froid, et d'essayer de comprendre un peu plus ce qui se passe.  

C'est bien là que le bas blesse, avec le principe de "dé-complexion". Non, la dé-complexion, ce n'est pas dire tout haut ce que les autres pensent tout bas. C'est littéralement simplifier. Biffer sans scrupule la complexité des idées, des concepts, des situations et des gens.

On pourra me rétorquer que le "complexe" est devenu, pour la psychanalyse, un "ensemble de représentations et de souvenirs [...] qui conditionnent en partie le comportement d'un individu", notion qui s'est banalisée et popularisée comme un "trouble de caractère, et particulièrement une inquiétude ou timidité". (C'est le Trésor Informatisé de la langue française qui le dit) Et on pourra donc en conclure qu'il est bon de savoir faire fi de ces conditionnements pour "parler vrai" ou pour penser "en dehors des cases". Mais en fait, ça veut surtout dire, abandonner ses propres réserves, ses propres timidités. C'est refuser l'inquiétude. Or, sans l'inquiétude, plus de civilisation justement. 

Le principe de ces représentations et règles fondamentales de non-agression qui nous sont inculquées est, me semble-t-il, de trouver un moyen de vivre en société sans s'auto-détruire ni s'entre-détruire. Pour ne pas rester simpliste, il faut bien admettre que parmi ces règles culturelles, un certain nombre sont pourtant fondées sur le rejet de l'autre : principe de protection, cohésion d'un groupe par différenciation d'avec un objet de rejet commun. Aux fondements de nos sociétés, il y a à la fois la nécessité de ne pas s'agresser entre soi et la tentation de rejeter ce qui n'appartient pas à une norme de référence, ce qui n'appartient pas à "soi".  

Oui mais voilà, après des siècles de philosophie, d'anthropologie, de sociologie, de biologie, et un peu de psychologie (toutes ces réflexions dont je ne sais presque rien pour être honnête, que quelques principes de base), maintenant que l'autre bout du monde s'offre en direct sur un écran de télévision ou une fenêtre Skype, on sait que L'Autre, là, celui qui a d'autres mots dans la bouche, celui qui a une autre peau, un autre désir, d'autres repères, celui qu'on comprend pas, celui qui nous répugne, même celui qui chante "On s'est battu contre les PD on se battra pour l'IVG", ouai, celui là, quel qu'il soit, à la fin de la journée, il est sacrément pareil à nous. Ce petit jeune d’extrême droite, avec qui je ne veux rien avoir en commun, il connaît l'euphorie de la foule et la force de la colère. Il a un corps et tout le bazar qui va avec. Il est, lâchons le mot, humain. 

Face à cette humanité, on peut faire la moue, se boucher le nez, détourner le regard, mais on ne peut pas faire comme si elle n'existait pas. Comme si elle ne nous concernait pas. Comme si elle ne disait rien de nous, ou de ce que nous pouvons être potentiellement. Fier marcheur du dimanche, serais-tu autant dérangé par l'homosexualité, le statut de la femme, la judéité, les "races" si tu ne sentais même confusément que ça te concerne, que ça concerne tes proches, que ça interroge ta propre place et ta propre action dans le monde ? On se sert du masque du monstre pour se cacher l'humanité, celle qu'on méconnait ou qu'on craint.

 Et c'est là que je voulais en venir : on peut avoir envie de céder à l'instinct grégaire et à la peur. On peut avoir le réflexe  de se conformer à cette tentation de repli sur "soi" (religion, classe sociale etc.). Mais on ne peut pas faire comme si on ne savait pas que tout est bien plus compliqué que ce qu'on raconte. On ne peut pas se jeter entièrement à l'hystérie hermétique et boucher les écoutilles en attendant la fin des contradictions. On ne peut pas se défaire de sa responsabilité et donc, accepter de simplifier le monde parce que c'est moins gênant. Si on arrête d'être inquiet à l'idée de professer en public qu'on veut cramer les gens de telle couleur, de telle religion, de telle culture, de telle opinion, de telle sexualité, si on arrête d'avoir un doute même infime quant au bien fondé de la haine, si on arrête de chercher à complexifier les raisonnements ou à voir la question sous un autre angle (quitte à le rejeter ensuite), c'est qu'effectivement, on abandonne l'idée de vivre en société. 

Alors, au delà de toute la peine et de la colère qui m'occupe face à la banalisation (encore un mot de la simplification) des haines dans l'espace public, je note quand même une triste ironie : ceux qui se présentent comme un rempart contre la décadence sont peut-être bien ceux qui en sont les acteurs essentiels.  

lundi 27 janvier 2014

Ce qui a été (à nouveau et en fragments)


Le carnet offert par C&A (pas le magasin, mais les très chers), ramené de Bilbao, va toucher à sa fin. Les pages blanches s'amenuisent entre les quotidiennes (irrégulières) et le cycle d'ateliers d'écriture. Une transition s'amorce, donc, forcément. Quand le carnet change, la vie un peu aussi. 

Ces deux dernières semaines, le changement a la rime facile. Il s'entend comme un rangement. Les tris, le bazar qui s'étrille, les chaussettes solitaires remerciées, les vêtements trop petits libérés de leur attente conditionnelle. 

C'est dérisoire, ces signes de la puls(at)ion qui revient, de la rivière qui frémit sous la glace et recommence à serpenter entre les os. C'est dérisoire, mais. Ne pas glisser la glacière sous le tapis, la poussière sous le lapis. Se le coller aux yeux, sans circonvolution. Ce n'est pas là encore mais ce n'est plus hors de portée. "Rayonner" revient dans les mots des collègues et des amis, et l'oreille surprise s'en réjouit. Le calme et, avec lui, la joie. Ces deux mots ensemble me font toujours l'effet de deux pièces de puzzle différents, mais force est de constater qu'ils s'appellent quand même, de temps en temps. 

Le calme et tout frais, comme une peinture neuve, dont il faut prendre soin. Cela s'érafle vite. Un reproche professionnel qui rappelle les retards et terreurs à peine apprivoisées.Un moment au milieu de tous les livres que je souhaite lire, et qui devront attendre, dans une petite salle de mon cerveau, bien sagement assis, à côté de la peur de perdre l'envie des mots et de la pensée. Jung, Lacan, Kandinsky et Klein, Arendt, Bourdieu, Ritsos et Césaire. Au hasard des yeux sur les rayons, la tentation est grande de me faire oublier du monde quelques temps, juste pour lire. Et il y a cette pensée pour ces deux ans que j'ai envoyés, en pièces détachées, et dont je crains le retour. 

Dans ces moments là, il faut jouer de tous les muscles pour ne pas abîmer plus ce qui est construit, pour ne pas céder à la tentation du vieux linge, de l'auto-apitoiement, du sabotage organisé. Il faut prendre des crayons aquarellables, et puis repasser sur les contours, avant d'unifier au pinceau. 

Ou alors, il faut aller assister à des rencontres autour de la traduction, écouter des sons se verser dans des vases divers, essayer de se redonner de nouvelles contenances, de dire la même chose sans pourtant rien garder de l'origine. Il faut relier, relater, relayer. 

Les relations, des histoires, toujours un peu récupérées ailleurs, et pourtant renouvelées.

Sous les verrières, les statues renvoient les poèmes et les mythes, les récits épiques ou désespérés. Au sous-sol, on déguste les mots, les originaux ou leurs moulages, alors que le maté escalade la bombilla. Dans le chant en arabe qui s'étire, les coups et frémissements de la voix font l'effet d'un filtre. Ensorcelant ou révélateur, qu'en sais-je ? Ils font passer l'instant à travers une surface et longent vers d'autres dimensions. Je repense au maté que l'on doit faire passer dans le sens anti-horaire pour bousculer le temps, pour le ralentir. Et donc, Lewis Carroll.

Avec S. aux même tables de bois, plus tard, les mots toujours, les mots encore, et l'émotion, et le réconfort et tout cela de beau. (Je me répète mais).

*


"... ma reine, ma reine..."

Les deux mots et leurs intonations me reviennent en tête, en cercles brisés... Je cherche les traits effacés.

"... ma reine, ma reine..."

A défaut de mots, je me rappelle que c'est la voix de Celar qui les porte.

Je cherche en vain, le reste. L'air de sa bossa nova me revient. Mais tout le reste m'échappe. Je connais beaucoup de chansons de Celar, celles qu'elle a cousues de pied en cape, celles qu'elle a reprises, mais étrangement, celle-ci s'échappe, et ne laisse qu'un parfum (de camomille ?).

Et moi je cours derrière, comme on essaie d'attraper un ruban, ou un cerf-volant.

Elle a commencé ce récital à deux voix (et quelques) guitare en main, il a annoncé un poème Odysséen, Et puis les accords, comme des autorisations de retrouver la mémoire et d'être frappée, une nouvelle fois, en pleine grâce, en pleine face.

"Je serai à la traîne, ma reine, ma reine..."

*

C'est l'été qui se poursuit, l'espace d'une journée, la lumière de Sète, et celle du jour qui se lève sur le Parnasse, derrière le sanctuaire d'Apollon. Γνῶθι σεαυτόν. 

 *


Des fois je me demande comment tu vas. 

Je t'ai vu, il y a quelques jours, tu te baladais dans un de mes rêves comme si de rien n'était. Comme si ça ne faisait pas des années qu'on ne s'était pas vus. Tu avais l'air bien, même si je ne me rappelle plus trop ce que tu fichais là. 

Je t'enverrais bien cette question mais je ne sais pas où te l'envoyer. Ce n'est pas que je n'ai pas d'adresse, c'est que j'en ai trop et aucune qui convienne. La familiarité impersonnelle et un peu vulgaire de fb, l'intimité du texto, la grandiloquence d'une lettre... 

How are you supposed to walk in, genuinely, and to ask ? How is it possible to contact you without raising questions, suspicions of schemes and agenda, when all that was said for years was benighted, obscure, unsure, blindly translated. Every and each word is an overtone. 

Cette semaine, donc, je me demandais comment tu allais. Je n'ai pas de réponse, mais l'appel de cette femme qui t'est proche et que je n'ai pas vu depuis quelques années me fait sourire. Il ne te concerne pas, mais a tout à voir avec toi.

*

Je ne crois pas aux signes à proprement parler. Mais je suis certaine que des choses font écho avec les interrogations et les sujets qui nous traversent, et qu'on ne cesse de sélectionner ce qui nous préoccupe, pour décider d'un chemin à travers la forêt. Qu'il faut savoir écouter la voix qui dit "c'est un signe". Pas parce que "c'est un signe", mais parce que ça veut dire que ça, au milieu de tout le reste, nous a sauté aux yeux, qu'on en a fait des liens, que ça a un sens. Le Petit Poucet ne cherchait pas des indications magiques, il partait à la poursuite de ses propres traces, effacées par les oiseaux nocturnes.

 Pourquoi cette bossa, là, qui semble me parler encore, et que je ne déchiffre pas ? Peu importe, quelque chose se libère. Pourquoi ce jour là ? Pourquoi ton visage, comme ça ? Pourquoi cette semaine ? Rien n'a de sens, mais il faut bien consteller, comme les enfants qui relient les points. Rien n'a de sens intrinsèque, faut-il ajouter. Mais celui que nous dessinons, aux crayons aquarellables ou au feutre, en est-il diminué de n’être qu'un trait de nos mains ?

(Et donc Lewis Carroll)




*

Dans le train qui me ramenait une fois de plus vers la ville de nuit, je lisais la correspondance de Virginia Woolf et de Vita Sackville-West. J'ai pensé à Celar, que je venais de voir, à l'évidence des mots, des bras, et des regards, aux livres prêtés, aux mots des femmes pour d'autres femmes, et à une discussion, devant la table d'une petite calle de Murcia. Dans les premières lettres Virginia est en Espagne. Je lève distraitement les yeux sur le lieu d'émission de la quatrième lettre.
Il est écrit "Murcie".

*

En rentrant, j'apprends que les éditeurs Bruno Doucey et Muriel Szac font une lecture-échange "Sous le soleil de la Grèce" à Lons-le-Saunier. Décidément, décidément l'été, des ruelles de Sète aux marches du théâtre de Dionysos, en plein mois de janvier. S'y ajoute le Jura, bien sur. Bien sur.

*

Tourner en rond, presque. S'il n'y avait ce décalage infime. Tourner en rond dans le Mandala, et puis parfois, faire un pas de côté. Le mouvement spirallaire, celui du symbolisme grec, des labyrinthes, mais aussi de Vézelay, celui de mon travail avec les élèves et celui de mon travail d'écriture.

*

Définitivement, c'est l'été qui sautille soudain dans l'hiver.





mercredi 15 janvier 2014

L'Hiv(r)er partie 2

...

"A part dire 'tu es là'
Que peut-on dire de toi ?"

Dominique A





Je suis revenue à la maison, qui commence vraiment à frémir. Oui, je les quitte toujours à regret, mais je n'ai jamais peur de ne pas savoir les retrouver, un jour ou l'autre. Je pars avec un peu plus de clarté, d'énergie et de confiance.

A la maison, donc, dans Marue, de nuit, avec un grand sac à dos, des heures de train, et mille autres bricoles sur la peau. Je glisse sur la ville, dans la nuit, le vendredi. On commence à se connaître mieux, la ville et moi, la nuit et moi. Je me sens rentrer à la maison, les poumons plus clairs, et presque pas de soupir dans la voix.

A l'appartement, il y a une chouette qui veille les yeux fermé, une chouette avec un nom, pour ne pas avoir à tout recommencer encore pour habiter ici. En décembre, enfin, il y a des choses qui se sont déposées sur les murs. des photos, de lambeaux de passés, de possibles futurs, des projets et des chamboulements. De la couleur, devant le bureau, quelques figures de l'inspiration, quelques questions données en khôlle qui datent de l'autre vie, de la Kh et de la rue d'Elise pour ne pas oublier de douter. Des cartes anciennes avec des mots, tirés des carnets, des poèmes, et des chansons, sur les sentiers vers ici, sur les lieux qui continuent de me passer sur les pores. Les lieux et les gens qui me font la peau, sous forme de carte, d'énigme. Qui brodent l'envie d'aller voir ailleurs si j'y puis. Qui frôle aussi ma joie de rester un peu ici.

 A des kilomètres de là il y a les mails qu'elle m'envoie avec des liens vers les lieux pour mes presque-poèmes. Comme ça. Comme si c'était évident qu'il fallait qu'ils partent et qu'ils parlent à d'autres. Il y a la route qu'ils parcourent parce que la batterie est en panne, pour qu'on puisse manger ensemble quand même, et que je puisse serrer le frère avant qu'il ne vive son propre décollage, avant de se revoir dans quelques semaines ou mois, dans un autre pays. En Bretagne, il y avait la voix de Noï sur mon répondeur. Je pense à elle, des années plus tôt dans cette ville où je vis, parce que demain j'irai voir Antigone avec mes élèves. Plus tard, il y a eu d'autres voix, d'autres mots, ceux de Ch, ceux de Co. Vous savez, toujours ce trucs des gens qu'on ne voit pas pas pendant des mois mais qu'on retrouve toujours sans avoir à tâtonner.

Sur la table en bois, le papier pour l'origami, les animaux totem, qui naissent sous mes petits doigts ronds aux ongles un peu trop longs. Il y a quelques sourires d'élèves inattendus, et un week-end sans énergie. L'envie de temps et de solitude pour boire le plafond à la menthe, les étoiles de la tasse dans les doigts, pour se tacher la peau à l'encre délébile, pour se corner les yeux aux pages des livres. Quand la radio défaille, ma voix tient et s'ouvre : ils n'y sont pas pour rien. 

Avec des confiances comme ça, ai-je d'autres choix que croire en moi ?

Tout ça qui s'infuse dans les jours de "reprise". Il faut repriser les vacances comme des béances, des espaces ouverts ostensiblement. Et ça perce la peau. Mais ça permet de se tenir à des choses aussi. 

Ce soir, j'ai un an de plus. Bon, en fait, j'ai juste un jour de plus, mais il y a un chiffre qui tourne au compteur. Les petits messages à dos de corbeau me viennent, souvent inattendus. Ce qu'il y a de bien quand on est nul en dates, c'est qu'on s'émerveille de ceux qui y pensent, qui envoient un petit signe. Mais qu'on n'est pas heurté par les silences. Alors même si je ne verrai personne en dehors de travail, si ni la vodka ni la bière, si pas les bougies, et si que les voix des 4e3 pour chanter, si tout ce qui pourrait paraître triste ou pitoyable depuis le regard de ceux qui ne sont pas dans mes os

                              c'est bien.



Aujourd'hui, j'avais un jour de plus, et un rendez-vous qui me fichait une peur toute bleue. Aujourd'hui, j'ai un jour de plus, et je sais être bien, seule dans cet appartement, où il y a un accordéon, des cartes anciennes et de la poésie à portée de main. Un jour de plus et je sais encore, comme hier, qu'ils sont comme les lampadaires quand l'eau et la nuit s'étreignent et que je marche au bord de la rivière, ils bienveillancent tellement que cela ne peut que se refléter aux tréfonds de mes fleuves.

Un tout petit jour de plus, et voilà qu'ils tombent, les mots qui disent l'estime, la confiance, la reconnaissance - après les batailles sangl(ot)antes des deux dernières années, ça a un goût de récompense, et de sucré. Un tout petit jour en plus, et il pleut à nouveau à l'intérieur de la voiture, devant ces champs que j'ai frôlé de honte et de douleurs deux ans avant. Il pleut de soulagement, et un peu de fierté, il pleut d'arriver là, enfin, comme on arrive après une traversée, sur un rivage, et qu'on ose enfin s'appuyer de tout son poids sur la terre. Il reste à marcher.

Aujourd'hui un petit jour de plus, oui, c'est con, de faire un check point les jours d'anniversaire. Mais c'est bon de sentir qu'il n'y a rien à prouver, pour ce soir. Regarder le petit jour tout bête où l'on a mis les pieds en se disant "alors, je suis là ? Chouette."

J'avais un jour de plus, et je dois bien admettre que je vois de moins en moins de raisons de ne pas accueillir quelques jours de plus.





ndlr : Le "aujourd'hui" du billet n'est pas le "aujourd'hui" de la publication

mardi 14 janvier 2014

L'hiv(r)er- Partie I

"Je ne vois pas l'oiseau
Renonçant à siffler
Dans le labyrinthe"

Guillevic






Cela a commencé quelque part sur l'autoroute, avec la radio magique. Cette radio là, elle programme essentiellement (exclusivement ?) de la chanson française. Et à chaque fois que je l'écoute, il y a des trucs qui m'arrivent en pleine gorge. Des chansons qui ont fait ma vie à une époque ou à une autre, des chansons que je ne connais pas (mais en fait c'est comme si). Cette radio, on ne la capte pas de chez moi, mais je l'écoute quand je rentre à la ruelle, de ce point là de l'autoroute à cet autre. J'ai essayé une fois via leur site web (archaïque), sans succès. Je n'ai pas réessayé. Je crois que ça reste une radio magique aussi parce que je n'y ai pas accès sur commande, parce qu'elle est associée à ce morceau de goudron là.

Donc, c'était là, sur la route que je faisais pour la troisième fois en deux jours. La vacance. La route délivre quelque chose de la précipitation des obligations quotidiennes. Je me répète beaucoup à ce sujet, parce que je sais que c'est peine perdue, mais que je veux quand même essayer de dire cette importance des moments de conduite solitaire. (Et bon sang, j'aimerais ne pas penser aux clochers de Martinville et  à Proust en écrivant - Amour et épuisement des palimpsestes....) La gratitude peut-être de savoir que parfois, il n'y avait que les doigts roses de l'aurore dans leur gant de goudron pour faire tourner le mécanisme rouillé et permettre à la machine de remuer encore. Non, je n'exagère pas. Il y a toujours quelque chose qui traîne au bord des routes, dans les caniveaux du ciel ou le ruissellement des prés. La lumière sur un panneau en métal ou un morceau de tissu rose à la lisière de l'horizon, la boue sublime qui imite le ciel, sans en être dupe, juste pour rire, des tempêtes de corbeaux ou de merles. Il n'y a rien de plus banal, mais ce n'est jamais tout à fait le monde qui attend au bord de la route. C'est inépuisable. Il suffit d'y plonger les mains et les yeux et d'accepter tout ce qui vient, les vers de terre et les dorures qui crament le rétroviseur. 
(Je crains tellement qu'on ne reçoive ces mots comme un émerveillement de seconde zone, quand rien ne ressemble moins au joli que le beau... -Yolande Moreau l'a encore murmuré dans son dernier film- quand rien n'essore plus, ne tord plus les sangs que la beauté... Quand le ravissement est un enlèvement, ni plus ni moins. Connerie d'impuissance langagière, tiens. Bergson, arrête de faire le malin, je sais que tu m'avais prévenue. )


Ce jour là je rejoignais un repas de famille, le premier d'une longue lignée qui me permettrait encore cette année de voir tout le monde. Un peu miraculeusement. J'avais commencé par vous raconter tout un tas de petites choses de cette première semaine de "Fêtes", mais cela me semble si banal et si uniquement intime à la fois, que je ne laisse que quelques impressions fugaces : la plus grande simplicité des moments quand on ne se force pas à être heureux, les choses un peu plus vraies que par certains passés, l'évidence et la présence de ces moments à cinq, au fond de la ruelle avec des jeux et des papilles qui frisent, le coeur qui explose quand M. appelle J. "soeur" de sa voix qui cabosse encore les mots maladroitement, le rire qui explose quand R. regarde mon frère fasciné lui raconter des histoires d'indiens ou quand L. invite tout le monde à danser avec sa machine à lumières, l'émotion quand J. que je n'ai pas vue depuis des mois me demande si je me rappelle la chanson de la Grenouille, IAM qu'on fait tourner dans la voiture parentale, la joie de parler avec le frère très tard dans la nuit et de ne pas me mettre à pleurer - enfin.

Pour le reste, je m'abstiens et que j'appuie sur le petit "Suppr".


Un autre matin, j'ai recommencé une autre vacance. J'ai pris la voiture, après avoir eu tellement la trouille de ne pas partir. Voilà quelques années que je rêve des côtes bretonnes en hiver. Cela a commencé avec Guillevic, et le besoin de Carnac hors saison touristique. Ce voyage là, je ne l'ai toujours pas fait, mais il viendra en son temps. Toujours est-il que cette année, l'idée avait parlé à d'autres. Et quand j'étais incapable d'organiser quoi que ce soit, ils ont tout pris en main avec tellement de grace et d'efficacité, sans se froisser de mes silences.



La veille du départ, j'étais couchée, amorphe, prête presque à renoncer. Et puis non, je suis partie, dans la voiture, le premier train, le métro 6, le deuxième train, le troisième train, la voiture noire. Je suis partie loin de chez moi tout en ayant un peu l'impression de rentrer à la maison. Ils me font toujours ce double effet, ceux-là. L'exotisme et la familiarité, vous savez. Je suis arrivée de nuit, vers l'incroyable maison de briques. C'est L. et T. qui m'ont dit que c'était là, et c'était bien. Ils m'ont dit aussi, en avançant la main dans le noir, que là-bas il y avait la mer. Et j'ai regardé loin dans le noir, pour voir un peu la mer, pour la sentir. Dans le salon, il y avait Mélie et A. et c'était bien. Il manquait Verte, j'ai senti sa place qui soufflait autour de nous. Mais la perspective de la voir, même brièvement, avant de rentrer a rendu le souffle moins froid. Plus tard, à Bercy, il ne fait pas froid non plus, en partageant un repas sur le pouce et beaucoup beaucoup de mots. Sur le frigo non plus, il ne fait plus froid. 


Nous avons vécu là, attendant l'arrivée de S. depuis le Japon, une nouvelle fois. Puis celle de C. que je ne connaissais pas. Nous avons vécu au rythme des départs et des arrivées, de la mer qui venait croquer les rochers sur la côte, comme un poumon, au rythme du jeu labyrinthique en bulle, des tablées gargantuesques, au rythmes des mains qui s'affairent sans se gêner dans la cuisine, des lectures, thés, et moments d'écriture même irréguliers. Il y a des bouquins qui traînent sur la table, à côté des cadeaux de S., des bougies, des ordis, et des tablettes de chocolat, d'une petite bouteille de vernis à ongles.  On a vécu comme ça, au rythme d'une certaine tranquillité, de la lumière d'hiver, celle horizontale des après-midi parce que celle du matin arrivait trop tôt pour nous rencontrer. Il y avait de l'eau, de la boue, du vent, de la lande, tout ce qui suffit. Il y a l'Auberge Espagnole, et des morceaux de passé, sans regret ou fausse nostalgie, sans qu'il ne prenne un instant la place de ce présent, un film l'après-midi et les discussions à toutes heures du jour et de la nuit, dans le salon, la cuisine, au bord de la mer. Et puis le silence, dense, quand nous sommes tous les six dans les canapés et fauteuils, affairés chacun à ses pensées, des échecs aux poèmes, des mails professionnels aux bouquins inlachables, des projets indicibles aux jeux sur tablette. Et la possibilité de ce silence là, à six, si dense qu'il ne demande pas à être ouvert ou brisé, ce silence sans gêne, joyeux, présent, me parait miraculeux. Je m'arrête d'écrire pour les regarder, et bon sang, ce qu'ils sont beaux. Ce qu'ils sont beaux dans ce silence sphérique. La tendresse cascade soudainement, au dessus de tous mes rebords, au delà de mes limites. Je pourrais regarder la scène plus longtemps, mais je me remets à mes Squelettes avec ce sourire involontaire plissé par l'émotion. Je peux retourner vivre tranquille. 

C'est bien. 


J'essaye depuis quelques jours de parler de ces deux semaines là, de toucher à quelque chose d'unique et de général, mais rien de vient, vraiment, que ces bribes de sensations, que ces images. Je commence à comprendre des trucs que je ne sais pas dire à haute voix. Par exemple qu'il me semble que les gens que j'aime sont les gens dont j'arrive à sentir la poésie. Pas le cliché qu'on a de ce qui est poétique, hein, pas les sonnets barbants de Ronsard... Mais les endroits où il posent leurs silences, leurs rythmes, leurs gestes miniatures, leurs sons, leurs figures. Leur mystère, leur unicité, leur intraduisible nature, que je ne me permettrai jamais de forcer, piller ou simplifier. Et leur petite musique, ces notes qui font qu'après un mois ou après douze, nos mains ne se gênent pas dans la cuisine, qui font que s'il y a des hésitations, la confiance ne s'évade jamais. La bienveillance.

En fait, quand on me demande comment c'était cette semaine, la seule chose qui me vient, c'est ce constat unique :




C'était bien. 




Il a besoin lui aussi de beaucoup de silence pour peser tout son poids. 




Voilà, j'étais en Bretagne avec les Erasmus, et c'était bien.








jeudi 19 décembre 2013

L'épopée (minuscule)

Il y a des jours où c'est la mouise. Où c'est à l'intérieur de la voiture qu'il pleut. Ce sont les jours où on remâche le geste ennuyé ou le mot blessant d'un élève, les jours où j'ai l'impression de merder, grave, les jours où le réveil sonne trop vite après le retour d'une réunion et les dernières copies, les jours où on ne sait plus par quel bout prendre les mots, les jours de mépris, les jours d'abattement et de désespoir, les jours de çasertàriendetoutesfaçons, les jours où quelque soit le bordel personnel, il faut être là et convoquer pour 30 l'énergie qu'on n'a pas pour soi, les jours où les collègues sont chiants ou indélicats, cons aussi parfois (on est toujours etc), les jours où on pourrait vendre père et mère pour un instant de vrai vide, de vraie vie libre, les jours où même la nuit est envahie par le boulot, les jours où on se dit "Vie de con !", les jours où on se lève en murmurant "mourir !", les jours où la batterie commence à clignoter dangereusement et où on s'attend, à tout moment, à tomber en rade, à tomber raide, et à définitivement devenir cintré.

Ces jours là, il y a toujours quelqu'un pour dire : Mais pourquoi tu ne quittes pas ce taf ?
Moi la première.

Ces deux dernières années et demi, je me suis sérieusement posée la question. Oui, c'est vrai, pourquoi je ne quitte pas ce taf ? Après tout, je pourrais le faire ailleurs, autrement, mieux, je pourrais faire autre chose, je pourrais vivre différemment. Je veux d'ailleurs être sure qu'un jour je vivrai différemment. J'ai cent vingt trois autres choses à faire. 

Mais pas maintenant.

Parce que ce taf, comme vous dites, c'est l'absence de routine et la surprise permanente. Parfois c'est une grosse baffe dans la gueule Et parfois c'est L. un bavard bien blasé qui demande aux autres de se taire parce qu'il écrit un rap et que "non mais c'est vrai c'est important". C'est une classe de 4e rock'n roll captivée par l'histoire de Jean Valjean. C'est J., un 1ère avec lequel l'année a été très compliquée, qui soudain, dans un cours sur le Journal d'un condamné à mort se met à dire des choses si justes. C'est P. cet élève au français fragile qui écrit une lettre à un prisonnier bouleversante. C'est la classe de 4e relou de mon année de stage qui devient une classe rassurante. C'est une classe de 4e tellement démotivée et pénible qui aujourd'hui lâche soudainement quand je leur demande comme toujours ce qu'ils pensent du texte, qu'il est bien. Cette classe qui ne comprend pas mon air surpris : "Ben oui madame, vraiment, il est bien". 

Parce que ce taf, c'est parler de littérature et de langage tous les jours. Et si c'est souvent un défi périlleux, il y a la gourmandise. Celle des textes fétiches. Celle de pouvoir un jour de grande fatigue, se mettre à déclamer du Racine en sentant le frisson, c'est s'emporter un peu trop en parlant de poésie. Savoir que je suis naïve de croire que parfois, ça change un peu des choses, d'avoir les mots. De savoir apprivoiser le silence qu'il faut pour lire. C'est ce truc absolument incroyable qui fait que si la plupart des élèves sont profondément emmerdés par la lecture, ils ne sont jamais à l'abri d'être renversés par une intrigue, un personnage, une phrase. Et qu'ils aiment les histoires, qu'ils aiment entendre lire. Qu'il y a alors un silence religieux qui me surprend toujours. C'est les 3e ennuyés qui, après une séquence ratée sur Antigone choisissent avec soin le passage à lire à voix haute, en y mettant tellement d'eux même.

Parce que ce taf, c'est vivre aux côtés de ces ados souvent imbuvables mais qui sont quand même drôlement attachants. Comme D. qui enfile son attitude relou-puissance-10, mais qui vient volontiers discuter à la fin de l'heure de rap, de sport, d'orientation. Comme Surfeurdesprés pas mal paumé, mega provoc, toujours borderline, mais dont les moments d'intérêt et d'analyse sont intenses. C'est les gaillards, les ricaneuses, les snobs, les flemmards, les rebelles qui me balancent certainement quelques injures bien planquées les trois quarts du temps, mais qui ont cet air surpris et heureux, tellement candide, quand on les félicite de quelque chose, quand ils savent qu'ils ont compris. C'est cette classe qui me charrie, à qui je le rends bien, avec qui je souris sans doute un peu trop, mais que voulez vous, ça pousse tout seul. Oui s'ils m'envoient parfois des droites bien plantées, il y a une forme de tendresse, aussi pour ceux qui poussent devant nous le temps d'une année. 

Parce que contrairement à ce que les gens disent, c'est un boulot loin d'être coupé de la "réalité". On les voit tous les jours, ceux qui mangent pas assez, ceux qui s'élèvent tous seuls, ceux qui se font frapper, ceux qui sont alcooliques à peine 13 ans passé, ceux qui n'ont envie de rien, ceux qui vivent avec un ou deux parents en danger de mort imminente, ceux qui ont tout perdu, au fur et à mesure, qui n'ont plus rien à perdre et pensent n'avoir plus rien à gagner, ceux qui partagent leurs chambres avec quatre personnes, ceux qui ont d'autres priorités que se laver, ceux qui n'ont pas les mots et qui prennent les poings, ceux qui ont été nourris au sexisme/racisme et à l'homophobie, ceux qui se méprisent avec violence, ceux qui n'ont confiance en rien ni personne, ceux qui n'ont pas 1€ pour la sortie à l'opéra, ceux qu'on a foutu à la porte, ceux qui ont des parents friqués mais jamais là, ceux qu'on a abandonné un jour, ceux qui bossent dans les champs après l'école, ceux qui voient pas pourquoi on peut avoir envie de voyager, ceux qui sont brillants mais détestables avec les moins vifs. Toute la misère du monde, oui. Ca serait in-supportable s'il n'y avait aussi de la beauté cachée derrières les illusions en haillons. Cette lumière là, elle sort tous les 36 du mois, mais bon sang, elle fait mal aux yeux. 

Parce que ça tord le ventre, ça tord le ventre le petit mot suicidaire d'M. glissé avec une punition ou la petite phrase de L. qui évoque la maladie, la rédac de N. qui parle d'une femme battue ou Lila la revêche qui s'effondre en plein cours. Oui ça tord le ventre,aussi, voir certains s'envoler vers un bouquin ou se mettre à l'écriture. Parce que ça essore, le mélange d'ennui et de passion, d'humour, de colère, de provocation, de mépris et d'émerveillement. Ca flatte parfois, souvent ça interroge. Rien n'est sur. C'est insupportable mais c'est ce qui fait que les papillons... les papillons, bordel, les papillons pour rien, un mot, une main levée, un "bonjour" plus jovial ou un air concentré. 

Parce que ça tord le ventre, quand on a plus envie de dire "ce môme" que "l'élève" parfois. Et que je m'en fous si certains trouvent ça déplacé ou ridicule, gnian gnian voire dangereux. Je peux pas faire comme si ça faisait rien, d'avoir environ 140 ados devant soi toutes les semaines. Comme si ça tordait pas le ventre d'être là, tous ensemble, même quand c'est violent ou dur, mais quand ça fatigue, qu'on n'a pas choisi, qu'on voudrait chacun rentrer chez soi et ne jamais revenir, même quand c'est épuisant, que ça semble inutile, qu'on se demande si l'enfer n'est pas pavé de bonnes attentions. C'est de l'émotion, en barre, dans laquelle on se mange sans cesse les dents. 


Je ne quitte pas ce taf parce que l'année des larmes, il y avait quand même des aubes jamais pareilles et des arbres dans le rouge du petit jour au premier étage, qu'il y a les mots dont on sait déjà qu'on ne les oubliera jamais qu'il soient des lames ou des perles en collier. Parce qu'il y a les mains qui font des coeurs dans le bus, en contre-jour, des conseils de lecture, des papillotes qui volent et des poèmes à se dire. Parce qu'il y a parfois un -s au pluriel et un -é  au participe passé, parce qu'il y a des "l'arme à l'oeil" et un "Madame, la Thénardier c'est une maladie ?". Parce que c'est surréaliste, et incompréhensible de l'extérieur. Que ce soir, même après une nuit de deux heures de sommeil, des troisièmes pénibles et une collègue désagréable, je peux écrire des plombes sur le sens de la classe, de cet espace qui n'en n'a pas, qui en a mille, dont je n'arrive rien à dire. 

Je ne quitte pas ce taf, parce que ce n'est pas vraiment "un taf".

C'est une épopée (minuscule mais quand même).



"We ride, tonight.. we ride, tonight... Ghost horses"