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samedi 5 septembre 2015

La joie et les oeillets

Juillet ce fut un festival. Une fête. Une vraie fête, à la fois rituel, festin et célébration.
Avec un peu de désordre dans les dates et dans les impressions. Grisée de routes emmêlées comme des fils de laine. 

Sur la route de Bazoches, écluser la fatigue. Je regarde envieuse les gens qui savent se plonger dans l'ouverture des vacances, tout d'un trait, et prendre leur souffle en grand, les dents à l'air, immédiatement. Je laisse les nerfs claquer entre les collines de Bourgogne. Le vert les reçoit sans animosité, et me les rapporte, se faisant au passage une place au creux de l'iris. J'ai l'impression de le respirer, ce vert. Le soleil presse pourtant et je rejoins les lectures, d'abord installée dehors, contre le mur de l'église. Ce qu'il y a d'inattendu dans la fatigue c'est qu'elle peut nous enclaver comme nous laisser les portes grandes ouvertes, à se laisser aller sans plus rien refuser. Alors je me suis laissée vaquer dans les mots de Michel Bourçon puis de Patrick Beurard-Valdoye. Les images sont entrées sans avoir besoin de frapper. Les sons on battu librement les temps. Traversée par les poèmes. Par contre, je sens mon esprit se cabrer devant la performance du dimanche après-midi. Tout s'est temporairement refermé et a attendu, à l'intérieur. Devant les beaux livres des éditions Potentille, je rencontre une femme qui pourrait être une aïeule. Je veux dire, vraiment, on se rencontre. De manière immédiate et forte. On s'ouvre des fenêtres, en attendant les portes. On se re-trouvera, forcément. 



Aller-Retour à Vézelay, "Je ne crois pas en Dieu mais j'aime les églises" écrivait Dimey. Je suis souvent plus partagée, mais il est sûr que j'aime incroyablement cette basilique. C'est à l'intérieur qu'on a l'impression d'être submergé de lumière. Tout le dit dans cette pierre blanche, dans la fraîcheur de la crypte, et dans l'incroyable mélange du roman et du gothique. Je me rappelle une discussion avec le frère lors de notre visite, deux ans plus tôt : "Pourquoi tu mets un cierge alors que tu te dis athée ?" J'ai essayé de lui expliquer et à moi en même temps. Le sacré sans dieu, le sacre qui est à la fois séparation et couronnement, sacrifice et sacralisation. Difficile d'expliquer que je vis sans la présence d'une divinité mais qu'il y a quand même des choses "sacrées". Ce sont de petites choses. Des gestes auxquels je donne un surplus de conscience et d'attention, des objets qui revêtent un sens particulier. Des rites minuscules, parfois fluctuants (oui, c'est contradictoire) sans impératif catégorique, aucun sens intrinsèque, mais que je suis ou me donne avec jubilation. A ce moment là, ajouter de la lumière à la lumière, ce fut évident. Et peu m'importe comment ce cierge est perçu de l'extérieur. Cette année pas de cierge, mais des murmures laissés dans les allées. 




Voiture à l'arrêt, vers chez moi. Sandilla revenait de son année en Amérique du Sud, à apprendre comment on fait pour respirer même quand l'oxygène se fait plus rare. De son année à se surprendre en découvrant que le verbe pouvoir se conjugue  à l'infini. De son année à gravir des montagnes, à regarder les choses depuis un peu plus haut et plus loin, à affronter la solitude des déserts de sel. Clo nous a retrouvées pour fêter ensemble l'espace ouvert. Pour ne pas perdre ce qui s'était créé, un jour, sur la table de la cuisine de la ruelle. Pour garder au chaud contre nous trois cette parole ouverte, et sincère. Ce dépouillement d'artifice au milieu de juillet. L'obscurité qu'on peut se dire sans convoquer les malaises. On a raté les mojitos, réussi les conversations, et acheté des boucles d'oreilles. On a trinqué aux morceaux de démons défaits cette année et à la certitude qu'on finira le travail. Clo nous a lu son recueil de nouvelles, si dense, si fort. Je pense aux mains entre lesquelles j'aimerais le mettre. On se laisse en se disant que ce n'est que pour un temps, bien sûr.  


Voiture à l'arrêt, pour la semaine, à Chalon-sur-Saône. Allez, zou, dans la rue. Chalon dans la rue. Ce sont nos pieds qui vont devoir avancer, et nos voix qui remplaceront l'autoradio. On a pris des voitures, des trains, des roues différentes pour arriver là. Ils arrivent les uns après les autres, Sandilla, F., No, Violette. Je redécouvre, ébahie, combien la vie est étrangement facile avec eux. On croise au passage des amis, des familles. On se laisse terrasser, parfois. Comme devant "La montagne" du collectif Bonheur Intérieur Brut. Sans voix, regarder des hommes et des femmes gravir, glisser, monter, tomber, se jeter, s'aider, se défier, se porter, se supporter, s'affronter sur cette montagne. Tant et si bien que les frissons, que l'eau au bord de la rive. On ne peut pas "se poser". Sans cesse, se relever, changer de regard, voir autrement.  On retrouve cette in-tranquillité en suivant les "10 000 pas sans amour" de La Baleine-Cargo presque au même endroit. Lysistrata d'Aristophane monté sur frigo, métissé de Victor Hugo, Georges Bataille, Louise Labé, ce n'est pas un pari facile mais ça fonctionne ! Ca vient nous parler dans une langue hétéroclite mais jamais banale, même quand les mots sont familiers. Ca vient interroger, dans le rire pas toujours franc du collier. Dans la musique. Par les corps, les visages, les voix de ces six acteurs incroyablement denses. Dans le rythme, impeccable ! Nous suivrons aussi le groupe ToNNe qui nous emmène chez Annie Ernaux dans "AE - Les Années" et réussit à "susciter le débat, à toucher, à troubler". Trois grands moments d'unanimité dans l'émotion pour notre petit groupe (autant dire que c'est pas rien). Petit à petit des départs. On reste trois, le dimanche soir, sous la pluie à l'autre bout de la ville, devant le lieu d'un spectacle annulé. C'est trop triste de clore le cheminement emmêlé de cette semaine là-bas. On va s'attabler devant une bière et une gaufre (belges, les deux) pour que le dimanche ait un goût de fête, encore. Le goût de tout ce qu'on a vu, débattu, de tout ce qui a résonné, des concerts tard dans la cour d'école, des expansions du nom improbables utilisées pour décrire les musiques et des émerveillements successifs. On rentre, apaisés. Le lendemain, la ville fera comme si de rien n'était. Quelques affiches au coin des yeux trahiront qu'elle a bien peu dormi. On trouvera quelques signes de la passion malgré la toilette toute fraîche. Il est temps de s'en retourner.


La route vers Sète nous porte, dans le matin. Mon amie Celar est là, à côté. (d'elle je tiens cette habitude de préciser "mon amie" avant le prénom des gens qui me sont cherscherschers.) On se raconte le début de l'été. Les libérations et les envies. Les entraves. Les possibles. Avant d'arriver on chante en chœur, Michèle Bernard (Celar, Michèle Bernard et moi, c'est une des histoires que je raconte trop souvent, parce que c'est une des histoires que je préfère). Ce festival, la poésie, on en a tant parlé. Et dans les rayons verticaux du midi, nous arrivons. Nous rencontrons la femme chez qui nous allons loger quelques jours et sa fille. Elles ont une énergie folle. Cette rencontre est simple, les choses se font naturellement. Dans son appartement, les meubles chinés, quelques-unes de ses créations, les couleurs, la vue depuis le balcon, tout me parle. On passera de beaux moments à parler de bouquins, d'artisanat, et à écouter Celar improviser des chansons sur la guitare rose de cette petite fille, au milieu de la cuisine et du café.




Quand pour la première fois, nous arrivons au jardin du château d'eau, je me revois très nettement, lors de ma première venue. J'étais près du portillon, Paco Ibanez venait de participer à une causerie sous les arbres. Je l'ai appelée sans penser qu'elle était ailleurs sur la carte. Il fallait qu'elle sache combien elle était là, aussi. Que je lui dise combien j'étais sûre qu'on viendrait ensemble, un jour. Combien j'étais réjouie. Réjouie et tremblante de ce que je m'apprêtais à faire. J'allais faire un petit pas. Dire à quelqu'un que je ne connaissais pas que j'écrivais, et que je souhaitais être publiée. Elle était au bout du fil à m'envoyer ses clochettes. Et les clochettes de Celar, quand elles vous tintent dans le dos, vous ne pouvez qu'avoir confiance.


Avec Celar, à Sète, on a entendu de la poésie, bien sûr. On a parlé. Bu du chai latte. On est resté, longtemps la nuit sur le balcon. On a parlé des lieux où il ferait bon vivre et bon se retrouver. On a projeté de possibles futurs dans les ruelles et sur les places. Elle m'a signalé quand les traductions étaient mauvaises. Je lui ai demandé si on pouvait aller écouter Maram Al Masri, sans savoir qu'elle était déjà partie. On s'est rappelées l'une l'autre à l'écriture. On a mangé des frites le long du canal, vers minuit. On s'est dit que ce serait bien de venir la prochaine fois avec son compagnon, avec notre amie Clo, avec les chères chairs.


On a écouté Paco el Lobo, au théâtre de la mer, pendant qu'un bateau passait, derrière. On a attendu sous la drache que le concert reprenne. Et puis, finalement, cela se fit à l'inattendu, dans la chapelle du quartier haut, et c'était beau, c'était beau. Tous trempés sur les dalles écornées, Dans la peinture noire écaillée et le blanc bien net. Il y avait sa voix, dans les enceintes de fortune, la guitare de Cristobal Corbel et la danse de l'incroyable Melinda Sala, fulgurante malgré la pierre qui écrasait son dos.

Le dernier jour, écrire enfin un peu, toutes les deux. 
On s'est quittées dans une rue en pente. Sentir encore les traces du duende pour partir plus loin dans l'été.



lundi 4 août 2014

F-estival - #1 Au sud de juillet


Le problème, avec les fins d'années qui n'en sont pas, c'est qu'il faut des chocs pour comprendre que c'est terminé. Qu'on peut enfin ouvrir le temps en grand. On n'en a jamais autant conscience que lorsque cette liberté des jours et de l'esprit semble compromise. Par un compte en banque affamé, par le manque de projets, par la fatigue ou par un problème de santé.

Au moment où j'ai réalisé que je ne pourrais peut-être rien faire de ce que je souhaitais, ou presque, soyons honnête, j'aurais pleuré comme une enfant.


A quoi bon avoir enfin vaincu la terreur des longs étés troués de vide, cette malédiction des années d'études aux boulots insipides et à la solitude amère, si c'est pour se retrouver clouée là, au lit de l’hôpital ou à la ville désertée ? Comment recommencer en septembre sans l'été qui traîne sur la peau, sans rien pour croire au soleil ?

Au moment où j'ai réalisé que j'allais pouvoir, quand même, vadrouiller un peu, retrouver, écrire, écouter, rire, débattre, voir, discuter, rencontrer, flâner, j'aurais pleuré, encore, comme une enfant.

Ce qu'il y a de bien, avec ces chocs qui ouvrent les vacances, c'est qu'ils nous autorisent à dériver, enfin, loin de là. Qu'ils nous forcent à quitter la terre ferme, à mettre un terme, et à se faire insulaire.


J'ai donc pris la voiture, un peu plus tard que prévu. J'ai suivi l'autoroute vers la méditerranée, avec du rock, des lunettes de soleil, et des galettes de riz au chocolat fondu. Ma voiture est allée se compacter parmi les milliers d'autres. On a roulé en accordéon. Qu'importe d'être en retard ? C'est le week-end et on roule en accordéon. On roule vers Archi et Verte, deux très-chers de l'Erasmus (et de tant d'autres choses depuis).

J'ai l'impression que j'arrive toujours dans cette ville à la même heure. Que je vois toujours le soleil horizontal dans les miroirs vers l’hôtel de région, et que je sens à chaque fois ce délicieux frisson des soirs orangers, en bord de mer. Même si je ne vois pas la mer.

Le parking était à sa place, Archi et deux de ses amies sont arrivés pour m'ouvrir en grand la porte des vacances. Il ne restait plus qu'à aller manger, ensemble, un peu fatigués, sur une place repeinte de monde. Verte est arrivée un peu après, avec ses cheveux plus courts et son sourire vif. Sur la nappe à carreaux, improviser un jeu, parler jusqu'à plus soif, et dire beaucoup de bêtises.

Sur la mezzanine, je me suis installée, temporairement. J'ai posé des livres, des vêtements, des carnets.

Nous sommes partis, plus léger, vers un village fantôme. A l'autre bout de la route, des gorges. Tant de choses y serpentent, du chemin, de l'eau, des rochers, que je ne peux qu'aimer. Je vais lentement entre les pierres, les chevilles sont fragiles, mais Verte et R. m'aident, de toute la bienveillance possible. Savent-ils à quel point il est rare de ne pas trouver dans l'aide une pointe d'agacement ? Savent-ils à quel point cela m'émeut, cette attention sincère et constante ? Au fond de l'après-midi, une cascade et une eau toute en retenue nous attendent. Je supporte soudain mieux d'avoir commencé la journée par cet acte désagréable en tous points : l'achat d'un maillot de bain.
Qu'est-ce qui fait qu'on sait se jeter dans l'eau froide comme on ne sait le faire nulle part ailleurs ?

On se régale, dans l'eau ou au resto, dans la ville éclairée que nous traversons le lendemain, de thé à la menthe fraîche, de coriandre achetée sur le trottoir qui embaume la cuisine, de pain marocain.


Parfois on n'est pas d'accord, du tout, sur le monde, la vie, la SNCF, les intermittents ou le programme tv. Ce n'est pas si grave, il y a d'autres accords.

Et si tout le monde râle, alors que nous sommes trempés jusqu'aux os, que la pluie nous bat aux tempes, si tout le monde râle et moi un peu, parce que Sète attendra, et les poèmes aussi, je jubile de cette ville et de ces traditions d'été. D'arriver encore à se retrouver, même sans effusions.

Le soir Verte et R. sont là. C'est si évident, que j'oublie d'être triste, à l'idée que bientôt, ils seront loin à nouveau. Loin au point de ne pas pouvoir appeler au dernier moment pour dire « Ma sœur vient dans ta ville, le week-end prochain, je peux profiter de la voiture. » Loin, au point qu'il faudra calculer à quelle heure s'appeler. Loin au point qu'on peut encore dire « à l'autre bout du monde », cette expression d'un temps révolu ou le monde avait deux bouts, un sens, et des distances infranchissables. C'est si évident que je fais un thé à la menthe, et qu'on joue ensemble, avant que la nuit ne nous reprenne.

Le lendemain, je repars, mi-digue, mi-raison. Trop d'au-revoir à a fois. Une ville de poèmes qui attend non loin de là.


Amerrir à Sète, le long du canal, face à la colline, sous le soleil, pour se rappeler l'été dernier. Pour frétiller dans le présent du poème. Osciller entre les rencontres éditoriales, et la pure émotion, la langueur des hamacs et la balade avec mon homonyme. Tout se mélange, sous les rayons et l'ombre ourlée de ciel. Le goût de la menthe, le vert vibrant des feuilles, leur frémissement tranquille et les mots qui se perdent. Je rencontre de belles éditions, de beaux projets, de belles personnes. Par exemple, je vous propose d'aller voir ce que font la revue Souffles, les éditions Tipaza (chez qui on m'a fait découvert un presqu'inédit de Guillevic...), la diffusion de l'Oiseau Indigo. Et plus généralement, d'aller faire un tour sur le site du festival, pour tomber comme par magie sur des choses folles, surprenantes, enthousiasmantes.

Sète, c'est aussi parler de ce que cela veut dire, écrire de la poésie, éditer de la poésie, en temps de crise, en temps de guerre, au Liban ou en Italie. C'est la rencontre d'auteurs d'ici, d'ailleurs, d’Israël, de Palestine, de Slovénie et d'Oman.

C'est une lutte de chaque instant contre la malédiction de Babel. Les poèmes se lisent dans toutes les langues de la méditerranée. Chacun vient, la bouche pétrie différemment. Et pourtant, toujours, nous nous entendons. Les oreilles ravies à leur environnement familier se retournent sur les chants plus ou moins inconnus. Tout descend beaucoup plus loin que l'intelligence. Les silences sont les mêmes, au creux des vers sonores. A une couleur près. Les silences sont les tympans des poèmes. Les passages dans lesquels tout vient rebondir et se faufiler.

Avant de quitter Sète, je m'autorise une gourmandise en allant écouter Salah Stetié accompagné par Yassin Vassilis-Cherif au Nay. Il n'y a rien à en dire. Ça suffit pour avancer sur l'autoroute de nuit.


Quelques jours avec Verte et Archi, à Montpellier, et la chaleur de la proximité pour tenir au plein de l'hiver.



Une seule journée, à Voix Vives, et des dizaines de raisons de battre, encore. De battre de partout. De croire qu'il fait beau.